dimanche 28 octobre 2012

Démontebourgisation



Les 17 % du Cyrano de Mâcon à la primaire socialiste et ses projets populaires de « protectionnisme intelligent » et de « démondialisation » lui promettaient un avenir dégagé parmi les cadors de la gauche. Rangé corps et âmes sous la bannière du « hollandisme révolutionnaire » théorisé par Emmanuel Todd, le voilà récompensé par un poste à la mesure de sa personnalité : le ministère des combats désespérés.




« Si on perd, on est mal. Si on gagne, on est mort ». Lucide hier et déjà largement prophétique aujourd’hui, cette phrase prononcée par le maire PS de Cherbourg Bernard Cazeneuve pendant la campagne aurait en tout cas fait un slogan plus réaliste que « Le-changement-c’est-maintenant ».
           Dans un tel contexte, l’obstination de Montebourg à prendre le pouvoir aux côtés de Hollande et consorts relève d’une sorte de témérité masochiste qui force la consternation. Dès la victoire de Hollande à la primaire, Montebourg a lancé ses services et ses troupes corps et âme pour tirer la charrue PS. Son ex-directeur de campagne, Aquilino Morelle, est devenu la « plume » de Hollande pendant la campagne. La directrice de son comité de soutien, Christiane Taubira, personnalité respectée à gauche, devenait plus tard garde des Sceaux.
            « Mieux vaut faire travailler Montebourg que de le laisser gamberger dans son coin », exhortait à l’époque un proche de Hollande, reconnaissant qu’il était important de « neutraliser » le Saône-et-Loirien. Montebourg, qui a toujours été relativement isolé au sein du PS, s’est attiré des inimitiés par son cavalier seul au fil des années. La moindre de ses incartades n’était d’ailleurs pas son coup d’éclat en tant que porte-parole de Ségolène Royal début 2007. Piégé par l’entre-soi potacho-mondain du Grand Journal de Canal +, il avait été suspendu durant un mois par Royal pour avoir lancé devant une assistance médusée que le seul défaut de la candidate socialiste était son compagnon… à l’époque un Hollande poupon, châtré, en retrait. L’ironie géniale du retournement de situation qui s’est opéré par la suite a dû le faire rire plus jaune encore.

A 20 ans, en 1982.
            Fils unique d’un fonctionnaire des impôts, petit-fils d’un notable de l’Algérie française, Arnaud Montebourg est élevé à Dijon – ville trop étroite pour ses ambitions. Lorsqu’il « monte » à Sciences-Po Paris, son panache cabot le fait vite remarquer. Le Rastignac de la Nièvre, qui a à l’époque des faux-airs de Romain Duris, fait merveille dans le registre de l’indignation à crinière – dans les lieux publics si possible.
Ce sens critique un peu trop aiguisé, un peu trop brillant, l’empêche de frayer aussi facilement qu’il le souhaiterait dans les rangs du PS. Sa méfiance instinctive pour « la vie des structures » et les « anciens trotskistes » freine ses ambitions. Fabiusien, c’est aussi un admirateur d’Edgar Faure et de Pierre Mendès-France ; sa VIe République ressemble d’ailleurs un peu à la IVe que ceux-ci voulaient.
Il rate l’ENA, devient avocat. Les débuts sont difficiles ; il supporte mal ses deux échecs consécutifs à la prestigieuse Conférence du stage, concours pour surdoués de la barre. « Ses amis lui disaient qu'il avait d'abord échoué, parce que seule la première place lui revenait de droit », raconte une amie dans Libération. « Cela ne pouvait que flatter sa vanité ». D’ailleurs, il devient premier secrétaire à sa troisième tentative.
Octobre 1995.
            Sa position lui permet d’être commis d’office à plusieurs grands procès criminels qui le révèlent. Il défend notamment en 1995 le demi-déséquilibré Christian Didier, si assoiffé de célébrité qu’afin d’être auréolé Héros du Bien il cribla de balles un René Bousquet âgé de 84 ans, en pleine instruction de son procès pour crimes contre l’humanité (8 juin 93). Maître Montebourg invente alors pour caractériser l’assassinat le très prometteur terme « crime civique ».
            Il ne faudrait néanmoins pas réduire le bougre à un beau parleur professionnel. Il perd pas mal de kilos dans ses affaires, dans lesquelles il s’investit avec une minutie proche de la paranoïa. Il circule à vélo pendant toute la période du scandale de l’appartement de Juppé, la même année. Avocat des contribuables parisiens, il a revendu sa voiture, craignant qu’on y glisse de la drogue.

Sa fascination bien peu gauchiste pour l’aristocratie est, dès cette époque, son péché mignon le plus connu. On peut lire en novembre 1995 dans Libé ce portrait perfide :

« Dans les premiers articles de presse, on lui colle souvent une particule, Arnaud de Montebourg, comme si son allure de paon bien lissé et un ton de mégaphone devaient s'accompagner d'une pincée de noblesse. Il ne rectifie pas. ‘’Manque d'authenticité par excès de composition, explique tendrement une amie : il est assez fasciné par un mélange d'aristocratie, de pouvoir et de brillance.’’ »

C’est d’ailleurs une comtesse (la balladurienne Hortense de Labriffe, ex-attachée parlementaire de Philippe Douste-Blazy) qu’il épouse en 1997, la veille du second tour des législatives qui le voient devenir député pour la première fois. Il a alors 34 ans.
            Les puissances de sang, oui, les puissances d’argent, non. Avec Vincent Peillon à l’Assemblée, il mène la lutte contre le blanchiment de capitaux en Europe. En 2001, opposant à l’immunité juridique du président, il propose une résolution du Parlement tendant au renvoi de Chirac devant la Haute Cour de justice. C’est Lionel Jospin qui fait barrage.
            Réélu député en 2002, il co-fonde avec ses camarades de la gauche du PS (Peillon, Dray, Hamon) le courant NPS (Nouveau Parti Socialiste) qui recueille 17 % (déjà) au Congrès de Dijon. Partisan du non au référendum de 2005, il ne prend cependant pas part à la campagne et se soumet au résultat. Il quitte le NPS après le Congrès du Mans et crée son propre courant d’idées au sein du parti (« Rénover maintenant ») ; dès lors, il sera un électron libre au sein des majorités internes.
            Réélu député d’extrême justesse après la défaite de 2007, il est nommé premier vice-président du groupe socialiste par Jean-Marc Ayrault. Montebourg fait alors moins l’actualité pour son élection à la tête du conseil général de Saône-et-Loire (lui longtemps farouche opposant au cumul des mandats) que pour sa liaison avec une journaliste de dix ans sa cadette, la martiniquaise Audrey Pulvar, bien connue de tous ceux qui trouvent qu’on ne fantasme pas assez souvent devant France 3.

            Sa ligne politique durant la primaire socialiste, à laquelle il déclare sa candidature dès novembre 2010, le situe assez largement comme le candidat le plus à gauche. Son livre-programme « Votez pour la démondialisation », qui propose notamment la conversion écologique et sociale du système productif et le démantèlement des agences de notation privées, marque l’opinion. Parti de 4 % dans les sondages, il crée la surprise le 9 octobre 2011 en arrivant en troisième position avec 17,2 % des voix, très loin devant Ségolène Royal.
            La gauche de la gauche étant progressivement aspirée dans le micro de Mélenchon, que pouvait-il dès lors faire ? Peu de choses, malgré son relatif succès. Partisan d’un volontarisme de type colbertiste (maîtrise de la monnaie et des frontières), Montebourg est contraint pour ne pas s’isoler de rejoindre le gouvernement le moins colbertiste de tous les temps. En fait de démondialisation, c’est surtout à une spectaculaire démontebourgisation que nous assistons en ce moment.

Le Monde du 1er octobre décrit avec angoisse : « A chaque minute, son dilemme stratégique : faut-il recevoir les patrons et les syndicats ? Se déplacer sur les sites de production ? Communiquer les statistiques, au risque de se voir opposer le manque de résultats ? » Ah, se montrer en salopette ou pas ? Enfiler un casque de minier ou pas ? S’attifer en catcheur mexicain ? En chevalier des croisades ? Ou carrément discourir à poil, par solidarité (les manifestations nudistes marchent assez bien en ce moment) ?
Le Parisien Magazine, 18 octobre 2012. Montebourg,
"craquantissime" selon Roselyne Bachelot, pose avec
une marinière Armor Lux et un mixeur Moulinex.
            Le Monde n’est pas seul à se poser ces questions essentielles. Par toute une idéologie rampante du placebo, de la méthode Coué, on a pris l’habitude de confondre la solution avec l’encouragement. Le remède avec le diagnostic. Le traitement avec la tape sur l’épaule. Le pouvoir avec l’image. En somme, la politique avec la communication. Mais tout n’est pas performatif en politique. Sans les manettes en main, croire qu’afficher son volontarisme sera suffisant revient à vouloir construire un viaduc avec un porte-voix ; et lorsqu’un membre du gouvernement est accusé de « faire du Sarkozy », c’est bien sûr dans ce sens qu’il faut l’entendre.

Montebourg se dit « interventionniste » ; si intervention il y a, elle ne ressemble qu’à celle que peut apporter une cellule de soutien psychologique après catastrophe naturelle. Une tâche que le « MRP », comme il se surnomme, prend très au sérieux. Sur Europe 1 où on lui demandait ce 7 octobre ce qu’il avait réussi à redresser jusqu’à maintenant, Montebourg a répondu « le moral des Français ». Hélas, si ce genre de traits d’humour fait les délices de Twitter pendant 12 heures, ce n’est pas ce qui redonnera la pêche à la classe ouvrière. À force on n’arrive plus à distinguer si Montebourg n’est pas le premier à se le cacher. C’est un homme politique moderne au fond, qui a fait de son impuissance sa seule gloire, au moins au vu de la façon dont il définit sa mission : « Même quand on ne peut pas, on peut. C’est le principe de ce ministère ».
Alors il quémande, il vitupère, il s’emporte, réclame la tête d’un fonctionnaire de Bercy coupable d’avoir validé l’achat de 1400 véhicules de marque étrangère pour une administration. Il brasse une quantité d’air si considérable qu’il ferait partie intégrante du parc éolien français si seulement il produisait de l’énergie au lieu de gaspiller la sienne de TGV en TGV, de réunion en conférence, de discours en colloque, de harangues en allocutions et d’interviews en bains de foule. Un seul objectif : que nul ne puisse dire dans cinq ans qu’il n’aura pas mouillé la chemise.
            On voit ses journées, on imagine ses nuits, brèves et entrecoupées de cauchemars fiévreux, le sommeil paradoxal pollué par des flashs incessants de Toyotas, de Mercedes, de hauts fourneaux déserts. Il se voit errer dans une immense usine fantôme sans issue, peuplée d’échos verdâtres d’ouvriers émaciés, le fixant de leurs yeux caves, au silence terrifiant, tandis qu’une voix spectrale lui énumère la liste des industries mortes (PSA… Floraaaange… Petropluuus… Sanofiii…) il fond en larmes et se met à répéter comme un forcené : « J’aurais pu en sauver plus ! J’AURAIS PU EN SAUVER PLUS !!! » Il se réveille momifié dans ses draps détrempés en sanglotant : « Une usine de pluuuus… Juste une usine de pluuus… », Audrey lui décoche un savant coup de coude et se rendort.

            Courage, Monsieur le ministre. Aujourd’hui est difficile, car le « jeune lion » ne s’attend jamais à prendre le coup de pied de l’âne avant même de monter sur le trône. Mais bientôt votre fonction correspondra davantage à vos aptitudes. Vous rejoindrez les rangs des présidents fantoches de la IIIe République, déposeurs de gerbe en chef, orateurs funèbres quatre étoiles, décorateurs posthumes, et vous pourrez pérorer tout votre soul sous le monument aux morts de l’industrie française. On vous fait confiance, vous trouverez les mots, le lyrisme grave, le tremblement de menton. Chers, chers disparus ! Que la gauche aimera les ouvriers, quand elle n’aura plus à les perdre !
            Ils seront avantageusement remplacés. Souvenez-vous, la société industrielle remplacée par la société de services, par les bienfaits de la sous-traitance à l’échelle globale. On gardera juste une poignée d’ouvriers pour les zones folklorisées – pardon, revalorisées – du haut patrimoine historique. J’ai moi-même eu droit à la visite guidée, cette semaine, de l’ancien site minier d’Arenberg (Nord) assurée par d’anciens mineurs bénévoles. Je tremblais à l’idée que nous aurions un jour, journalistes à la retraite, la tâche de présenter aux jeunes générations ce métier disparu lors de visites de rédactions désaffectées.

Les causes réelles du plan social le plus douloureux du moment, celui de PSA (8000 pertes d’emploi annoncées), ont été étouffées. Personne au gouvernement n’a rappelé que l’entreprise française a été contrainte par son alliance mortifère avec General Motors de renoncer intégralement au marché iranien, qui n’était nul autre que son premier marché à l’international (450 000 véhicules par an)… un embargo qui profite aujourd’hui massivement aux concurrents asiatiques directs de PSA. Élément qui échappe à tous ces éditorialistes économiques qui mettent en avant le fait que « PSA n’a pas assez délocalisé » et doit donc détruire plus d’emplois aujourd’hui pour n’en n’avoir pas assez détruit hier…
Et qui a tiré les leçons de la faillite totale de l’alliance, ou plutôt de la dévoration en 2006 d’Arcelor (ex-Usinor-Sacilor), premier producteur mondial d’acier jusqu’en 2004, par l’Indien Mittal ?
« Nous encaisserons certainement des échecs mais il faut tout tenter, y compris les solutions les plus audacieuses », professait le MRP lors de sa prise de fonctions. La récente Une du Parisien a apporté un éclairage éblouissant à cette phrase. Montebourg ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît.
Normal.






Pour en lire plus :

L’Embargo iranien frappe de plein fouet PSA (Huffington Post, août 2012)





lundi 2 juillet 2012

Valls a mis le temps



Sa femme, la violoniste Anne Gravoin, avait été prévenue par le président normal le soir du 6 mai à la Bastille : « Je t’emprunte ton homme, tu ne vas pas beaucoup le voir pendant 5 ans… ». Le Catalan a donc réalisé son premier rêve : devenir le « premier flic de France », comme Clemenceau, son idole politique – et comme Sarkozy, avec lequel la comparaison l’agace prodigieusement. Mais que vouliez-vous que Valls devienne ?


Qu’elle a été commentée, cette fameuse cote d’avenir du Figaro Magazine où Manuel Valls s’est vu propulsé en tête du gouvernement : 41 % des Français, semble-t-il, « souhaitent lui voir jouer un rôle important au cours des mois et années à venir ». Devant Fabius, Montebourg, Moscovici et Vallaud-Belkacem pour citer les autres ministres d'Ayrault I et II. Valls se rapproche même aujourd’hui du luxueux titre de « personnalité de gauche préférée des Français » derrière Jack Lang, le pétillant haut dignitaire techno et ex-Surintendant des Plaisirs, et Delanoë, le fringant promoteur balnéaire des littoraux parisiens.
Valls n’est pas un nourrisson politique. Mais cela fait si longtemps qu’on le classe parmi les « jeunes lions » ou les « éléphanteaux » au sein de la savane socialiste que Manuel Valls a fait oublier son âge ; en fait, cela fait si longtemps qu’on le range parmi les « quadras »… qu’il va finir par atteindre les 50 ans, à la mi-août (on peut faire la même remarque pour un autre franc-tireur du PS, Montebourg, dont Valls est l’aîné pour trois mois et demi).

Si le parcours de Valls a été tortueux, c’est qu’il a toujours mis un soin particulier à miser systématiquement sur le mauvais cheval. Son statut de rocardien de la première heure (il adhère au PS dès sa majorité, en septembre 1980) lui a certes permis d’infiltrer les réseaux de la « Deuxième gauche », contre les mitterrandiens, mais c’était à une époque où son idole Michel Rocard semblait encore avoir un destin présidentiel.
Ses années 90 sont marquées par des prises de fonctions secondaires au sein du PS, mais surtout par deux échecs cuisants aux élections législatives. En 1993 dans le Val d’Oise, Manuel Valls est sèchement battu dès le premier tour – une défaite qu’on ne peut mettre entièrement sur le compte de sa cravate en soie bariolée et de sa veste bleu canard. En 1997, dans la circonscription d’Argenteuil, il est défait par le maître des lieux, le communiste Robert Hue. Par défaut, il devient alors conseiller en communication de Lionel Jospin.
C’est auprès de Jospin qu’il est rattrapé par la sordide affaire de la MNEF. Ressort des archives une lettre de Valls datée de décembre 1990 – il était alors chargé de mission de Rocard à Matignon – qui mettait en lumière le chantage exercé par le PS sur feu la Mutuelle nationale des étudiants de France, et les liens troubles existant entre elle et Matignon, notamment par l’entremise des lambertistes et de l’éminence grise tous azimuts Alain Bauer… L’affaire de la MNEF, largement oubliée aujourd’hui, avait entaché des personnalités comme Cambadélis, Strauss-Kahn, Harlem Désir ou Julien Dray entre 1998 et 2004 ; le financement d’associations comme SOS Racisme avait aussi été mis en cause, mais c’est le véreux trésorier de la MNEF seul, Olivier Spitakhis, qui avait été finalement condamné à 18 mois de prison pour détournements de fonds publics et emplois fictifs.

Valls renonce à « sa banlieue », le Val d’Oise, pour partir à la conquête d’Évry. Il arrive en territoire conquis dans la préfecture de l’Essonne, ville socialiste depuis 1977, ce qui est loin de plaire au maire-adjoint PS Pierre-Jean Banuls, qui enclenche contre lui une campagne d’une violence rare. « Évry n’a pas besoin d’une tête de liste parachutée, technocrate, ne tenant pas parole, carriériste », pilonnent ses tracts. « Ce n’est qu’un apparatchik, particulièrement connaisseur des environnements confortables des cabinets ministériels », « un technocrate sans carrure, sans chaleur, sans charisme ».
Banuls parvient à pousser Valls à la triangulaire, mais ne peut empêcher sa victoire. Valls devient même enfin député l’année suivante, en 2002.
« Evry, ou l’histoire d’une belle idée qui a échoué. Des rues larges, un parc au milieu de la ville, des immeubles signés d’architectes de renom, jusqu’à la cathédrale, la seule érigée en France au XXe siècle, Evry ce devait être « la banlieue autrement ». Mais la « ville nouvelle » a mal vieilli, ses quartiers, où toutes les classes sociales devaient cohabiter, se sont dégradés. Peu ou pas de vie culturelle, des rues désertes le soir », résume de façon désenchantée le reportage de France 2 à l’époque.
            « Aucun recoin de la ville ne doit être laissé aux voyous » déclare le nouveau maire, à contre-courant de la rhétorique de son parti. Fin 2002, il s’oppose médiatiquement (et vainement) à l’installation d’une supérette entièrement hallal, symbole de la communautarisation de la ville. Depuis, Valls a mis en place la télésurveillance des commerces et doublé les effectifs de police municipale ; malgré cela, la circonscription d’Évry se classe au 5è rang national pour la criminalité des agglomérations de 100 000 à 250 000 habitants.

            En 2004, il rejoint un temps Fabius dans sa campagne contre le traité constitutionnel, avant d’effectuer un spectaculaire virage à 180° accompagné d’une pirouette langagière étourdissante : « J’étais partisan du non, mais face à la montée du non, je vote oui ». Valls a depuis résolument rallié les rangs fédéralistes, et défendu la ratification du traité de Lisbonne.
            Le 2 août 2006, il lance un vibrant appel à la candidature de Lionel Jospin (« un homme d’État expérimenté, solide et cohérent, capable de porter une vision, de redonner du sens à la fonction suprême »). Moins de deux mois plus tard, son champion jette piteusement l’éponge.
            En novembre 2008, sa vision politique et stratégique est à nouveau prise en défaut. Soutenant Ségolène Royal jusqu’au bout de la farce, c’est-à-dire en réclamant l’arbitrage d’un tribunal sur les soupçons de fraude favorable à Aubry, il se brouille définitivement avec cette dernière, qui lui suggère de quitter le PS. Il faut dire que Valls multiplie alors les déclarations sur la nécessité de refonder et rebaptiser un PS en état de décomposition. « Le mot socialiste ne veut plus rien dire », « c’est minuit moins le quart, là, avant la mort clinique du PS », estime-t-il sur I-télé en juin 2009, après l’échec des Européennes.
            C’est à la même époque que Valls est pris la main dans le sac en plein délit de constat d’évidence. À Évry, au cours d’une brocante, il oublie son micro et lâche à un collaborateur : « Belle image de la ville d’Évry. Tu me mets quelques blancs, quelques white, quelques blancos… » La présentatrice de l’émission de Direct 8 sur laquelle est diffusée l’image n’est alors autre que… Valérie Trierweiler.
            En 2010, Valls met à nouveaux les pieds dans le plat en proposant de « déverrouiller » une réforme symbolique de l’ère Jospin / Strauss-Kahn / Aubry : les 35 heures. « Valls embarrasse le PS et réjouit l’UMP », se pourlèche Le Figaro.



L’Express titrait la semaine dernière : « Valls, le socialiste de droite » – oxymore de pacotille au demeurant ; on attend encore ce titre véritablement provocateur et subversif que serait « Untel, le socialiste de gauche ». Le Monde Diplomatique, sur son site internet, osait même intituler un portrait au vinaigre : « Vous avez aimé Claude Guéant ? Vous adorerez Manuel Valls ».
            Nostalgique du service militaire, se revendiquant de la gauche « clintonienne » ou « blairiste », désireux de « réconcilier la gauche avec le libéralisme », il faut dire que Valls prête le flanc aux procès en « droitisme ».
Le choix de Manuel Valls à la place Beauvau est un signe clair envoyé à la droite ; l’UMP, parti d’opposition pour la première fois de son existence, ne peut même pas attaquer à cette faille de l’armure qu’était le « laxisme angéliste maternant » de la gauche socialiste. Pour compenser, la droite n’en peut plus de beurrer des couches d’onguent perfide sur le nouveau ministre. Jean-François Copé a pris la peine de le féliciter au téléphone, « sincèrement heureux de sa nomination » ; Claude Guéant se montrait dithyrambique sur le choix de son directeur de cabinet, le préfet Jean Daubigny ; Brice Hortefeux lui a également laissé un message ; quant à Christian Estrosi, il confiait : « Manuel et moi, quelle différence ? On parle le même langage, mais toute sa démonstration est détruite par Christiane Taubira ». Xavier Bertrand, enfin : « Valls ? C’est Sarkozy sans le son ».
Judas ne se contente plus d’un baiser, il a carrément ouvert une association « Free Hugs ».

L’INA a ressorti pendant la campagne les premières apparitions cathodiques de « Manolo ». 1982, Manuel Valls a 20 ans. Le maxillaire déjà viril, la voix déjà grave, l’œil déjà vif, il débite déjà, presque sans bafouiller, un discours sur la valeur-travail amené à connaître un avenir fécond :
« Le premier souci des jeunes, c’est le travail. À quoi sert l’école si elle débouche sur le chômage ? À cet égard l’héritage de la droite est énorme : plus de 2 millions de chômeurs, surtout des jeunes, et en particulier des filles. […] Il faut que les lycées de formation professionnelle servent à quelque chose, qu’ils préparent des CAP qui débouchent sur un emploi concret. Ce que nous voulons, nous, c’est vivre ; travailler. »
            Dans d’autres vidéos, il martèle un volontarisme obsessif (« Il faut faire bouger les choses ») qui n’est pas sans rappeler l’attitude d’un Copé ou d’un Sarkozy au même âge.
            Sarkozy sent très tôt la connivence qui peut exister entre eux deux. Alors que Valls était conseiller de Jospin, raconte L’Express en 2007, Sarkozy lui aurait proposé dans son style très caractéristique : « Un jour, je te proposerai de travailler avec moi… Et tu accepteras d’entrer au gouvernement. » Réponse du tac au tac : « Non, je n’accepterai pas. Je pense que ce pays a besoin d’une droite et d’une gauche. Chacun son camp. »
            Dont acte. En 2007, Valls balaie d’un revers la proposition de Sarkozy de l’intégrer comme ministre d’ouverture, laissant l'occupation de la Place Beauvau à Michèle Alliot-Marie.
           
            Mais si Valls est promis à un bel avenir médiatique, c’est qu’il est aussi un rêve de complotiste. Pour au moins trois raisons.
D’abord il n’est pas né Français. Né en 1962 à Barcelone dans une famille d’artistes par la suite expatriés à Paris, ce fils d’un catalan et d’une suisso-italienne devient même socialiste (1980) avant d’être naturalisé (1982) français.
C’est à cette époque que Valls commence à cultiver des amitiés très particulières. Avec le futur gourou de la communication Stéphane Fouks, aujourd’hui patron de la pieuvre Euro RSCG. Avec le futur influent « criminologue » Alain Bauer, qui sera l’employeur de son ex-femme dans les années 90 ; qui sera surtout de 2000 à 2003 grand maître du Grand Orient de France, première loge maçonnique du pays, et proche conseiller du président Sarkozy sur les questions de sécurité et de terrorisme.
Valls lui-même adhère un temps à la franc-maçonnerie avant de s’en éloigner. Pour les paranoïaques du complot, le mal est fait. Certaines phrases pour le moins maladroites lui sont de plus reprochées, comme par exemple : « Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Valls a prononcé un long discours au dernier dîner du CRIF, ce 21 mai, s'exprimant longuement sur l’affaire Merah : « Quand un juif de France est attaqué, c’est la République elle-même qui est attaquée », a-t-il notamment déclaré.
            Enfin, Valls a de notoriété publique été invité en 2008 au groupe Bilderberg, sympathique raout itinérant qui réunit chaque année depuis 1952, sans la moindre médiatisation, une centaine de personnalités, essentiellement américaines et ouest-européennes, de la diplomatie, des affaires, de la politique et des médias.
Ce cumul incroyable de facteurs aggravants devait bien sûr exciter la curiosité de tous les théoriciens du complot.

« We are Change Paris » est une bande de NOMistes* postpubères un peu masochistes qui passent le plus clair de leur temps à écumer naïvement les séances de dédicaces de foires du livre pour se briser sur de la langue de bois embarrassée et des services d’ordre revêches, dans le seul but de nourrir leur site Internet de vidéos creuses.
Octobre 2011. Manuel Valls, qui dédicace son dernier ouvrage, fait l’objet d’une interview-surprise par les jeunes de "WAC". La réunion Bilderberg est vite sur la table. Valls répond de mauvaise grâce.
« D’abord je vous invite, vous qui vous intéressez à ce sujet, à ne pas trop fantasmer sur la réalité de ce pouvoir. J’ai été invité comme le sont des responsables politiques importants. J’ai trouvé ça intéressant, mais je n’ai pas eu le sentiment d’être au cœur d’un vaste complot. C’est un lieu comme il en existe beaucoup. »
Comme l’entretien s’éternise, les jeunes hacktivistes récitent peu à peu tout le chapelet de la gouvernance mondiale. Ils s’interrogent malhabilement sur ces lieux secrets où se réunissent des hommes politiques de droite, de gauche certes… mais des hommes qui sont essentiellement « mondialistes ». Le mot-clé fait jaillir une lueur dans le regard de Valls.
« Ah, mondialistes ! Oui, oui, et au cœur même du complot judéo-maçonnique. Et il y a même des gens qui expliquent que les attentats du 11 septembre n’ont pas eu lieu. (Il égrène sur ses doigts) Les mêmes qui critiquent le Bilderberg, qui mettent en cause Le Siècle, qui parlent du complot mondialiste, sont les mêmes, comme vous Messieurs, qui posent des questions sur le 11 septembre. Les questions que vous vous posez sont assez inquiétantes, surtout quand on est aussi jeunes que vous… Et ce sont les mêmes qui ensuite nient la Shoah ! L’entretien est terminé, je vous remercie. Au revoir. Bonne fin de journée. Et reprenez vos esprits. »

            Étonnante rhétorique qui ne fera qu’attiser les perplexités. Mais Manuel Valls, et c’est peut-être une qualité pour un ministre de l’intérieur, n’a pas peur de l’impopularité. La preuve, il a annoncé ce week-end vouloir s’attaquer au « fléau » de l’alcool chez les jeunes.
            Normal.



* NOMiste : partisan de l’idée qu’il existe un gouvernement global secret qui projette d’instaurer par la manipulation un « Nouvel Ordre Mondial », forme de supranationalisme antidémocratique et tout-puissant.



Article du Parisien (13 septembre 2000) sur la lettre de Manuel Valls à la MNEF