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lundi 2 juillet 2012

Valls a mis le temps



Sa femme, la violoniste Anne Gravoin, avait été prévenue par le président normal le soir du 6 mai à la Bastille : « Je t’emprunte ton homme, tu ne vas pas beaucoup le voir pendant 5 ans… ». Le Catalan a donc réalisé son premier rêve : devenir le « premier flic de France », comme Clemenceau, son idole politique – et comme Sarkozy, avec lequel la comparaison l’agace prodigieusement. Mais que vouliez-vous que Valls devienne ?


Qu’elle a été commentée, cette fameuse cote d’avenir du Figaro Magazine où Manuel Valls s’est vu propulsé en tête du gouvernement : 41 % des Français, semble-t-il, « souhaitent lui voir jouer un rôle important au cours des mois et années à venir ». Devant Fabius, Montebourg, Moscovici et Vallaud-Belkacem pour citer les autres ministres d'Ayrault I et II. Valls se rapproche même aujourd’hui du luxueux titre de « personnalité de gauche préférée des Français » derrière Jack Lang, le pétillant haut dignitaire techno et ex-Surintendant des Plaisirs, et Delanoë, le fringant promoteur balnéaire des littoraux parisiens.
Valls n’est pas un nourrisson politique. Mais cela fait si longtemps qu’on le classe parmi les « jeunes lions » ou les « éléphanteaux » au sein de la savane socialiste que Manuel Valls a fait oublier son âge ; en fait, cela fait si longtemps qu’on le range parmi les « quadras »… qu’il va finir par atteindre les 50 ans, à la mi-août (on peut faire la même remarque pour un autre franc-tireur du PS, Montebourg, dont Valls est l’aîné pour trois mois et demi).

Si le parcours de Valls a été tortueux, c’est qu’il a toujours mis un soin particulier à miser systématiquement sur le mauvais cheval. Son statut de rocardien de la première heure (il adhère au PS dès sa majorité, en septembre 1980) lui a certes permis d’infiltrer les réseaux de la « Deuxième gauche », contre les mitterrandiens, mais c’était à une époque où son idole Michel Rocard semblait encore avoir un destin présidentiel.
Ses années 90 sont marquées par des prises de fonctions secondaires au sein du PS, mais surtout par deux échecs cuisants aux élections législatives. En 1993 dans le Val d’Oise, Manuel Valls est sèchement battu dès le premier tour – une défaite qu’on ne peut mettre entièrement sur le compte de sa cravate en soie bariolée et de sa veste bleu canard. En 1997, dans la circonscription d’Argenteuil, il est défait par le maître des lieux, le communiste Robert Hue. Par défaut, il devient alors conseiller en communication de Lionel Jospin.
C’est auprès de Jospin qu’il est rattrapé par la sordide affaire de la MNEF. Ressort des archives une lettre de Valls datée de décembre 1990 – il était alors chargé de mission de Rocard à Matignon – qui mettait en lumière le chantage exercé par le PS sur feu la Mutuelle nationale des étudiants de France, et les liens troubles existant entre elle et Matignon, notamment par l’entremise des lambertistes et de l’éminence grise tous azimuts Alain Bauer… L’affaire de la MNEF, largement oubliée aujourd’hui, avait entaché des personnalités comme Cambadélis, Strauss-Kahn, Harlem Désir ou Julien Dray entre 1998 et 2004 ; le financement d’associations comme SOS Racisme avait aussi été mis en cause, mais c’est le véreux trésorier de la MNEF seul, Olivier Spitakhis, qui avait été finalement condamné à 18 mois de prison pour détournements de fonds publics et emplois fictifs.

Valls renonce à « sa banlieue », le Val d’Oise, pour partir à la conquête d’Évry. Il arrive en territoire conquis dans la préfecture de l’Essonne, ville socialiste depuis 1977, ce qui est loin de plaire au maire-adjoint PS Pierre-Jean Banuls, qui enclenche contre lui une campagne d’une violence rare. « Évry n’a pas besoin d’une tête de liste parachutée, technocrate, ne tenant pas parole, carriériste », pilonnent ses tracts. « Ce n’est qu’un apparatchik, particulièrement connaisseur des environnements confortables des cabinets ministériels », « un technocrate sans carrure, sans chaleur, sans charisme ».
Banuls parvient à pousser Valls à la triangulaire, mais ne peut empêcher sa victoire. Valls devient même enfin député l’année suivante, en 2002.
« Evry, ou l’histoire d’une belle idée qui a échoué. Des rues larges, un parc au milieu de la ville, des immeubles signés d’architectes de renom, jusqu’à la cathédrale, la seule érigée en France au XXe siècle, Evry ce devait être « la banlieue autrement ». Mais la « ville nouvelle » a mal vieilli, ses quartiers, où toutes les classes sociales devaient cohabiter, se sont dégradés. Peu ou pas de vie culturelle, des rues désertes le soir », résume de façon désenchantée le reportage de France 2 à l’époque.
            « Aucun recoin de la ville ne doit être laissé aux voyous » déclare le nouveau maire, à contre-courant de la rhétorique de son parti. Fin 2002, il s’oppose médiatiquement (et vainement) à l’installation d’une supérette entièrement hallal, symbole de la communautarisation de la ville. Depuis, Valls a mis en place la télésurveillance des commerces et doublé les effectifs de police municipale ; malgré cela, la circonscription d’Évry se classe au 5è rang national pour la criminalité des agglomérations de 100 000 à 250 000 habitants.

            En 2004, il rejoint un temps Fabius dans sa campagne contre le traité constitutionnel, avant d’effectuer un spectaculaire virage à 180° accompagné d’une pirouette langagière étourdissante : « J’étais partisan du non, mais face à la montée du non, je vote oui ». Valls a depuis résolument rallié les rangs fédéralistes, et défendu la ratification du traité de Lisbonne.
            Le 2 août 2006, il lance un vibrant appel à la candidature de Lionel Jospin (« un homme d’État expérimenté, solide et cohérent, capable de porter une vision, de redonner du sens à la fonction suprême »). Moins de deux mois plus tard, son champion jette piteusement l’éponge.
            En novembre 2008, sa vision politique et stratégique est à nouveau prise en défaut. Soutenant Ségolène Royal jusqu’au bout de la farce, c’est-à-dire en réclamant l’arbitrage d’un tribunal sur les soupçons de fraude favorable à Aubry, il se brouille définitivement avec cette dernière, qui lui suggère de quitter le PS. Il faut dire que Valls multiplie alors les déclarations sur la nécessité de refonder et rebaptiser un PS en état de décomposition. « Le mot socialiste ne veut plus rien dire », « c’est minuit moins le quart, là, avant la mort clinique du PS », estime-t-il sur I-télé en juin 2009, après l’échec des Européennes.
            C’est à la même époque que Valls est pris la main dans le sac en plein délit de constat d’évidence. À Évry, au cours d’une brocante, il oublie son micro et lâche à un collaborateur : « Belle image de la ville d’Évry. Tu me mets quelques blancs, quelques white, quelques blancos… » La présentatrice de l’émission de Direct 8 sur laquelle est diffusée l’image n’est alors autre que… Valérie Trierweiler.
            En 2010, Valls met à nouveaux les pieds dans le plat en proposant de « déverrouiller » une réforme symbolique de l’ère Jospin / Strauss-Kahn / Aubry : les 35 heures. « Valls embarrasse le PS et réjouit l’UMP », se pourlèche Le Figaro.



L’Express titrait la semaine dernière : « Valls, le socialiste de droite » – oxymore de pacotille au demeurant ; on attend encore ce titre véritablement provocateur et subversif que serait « Untel, le socialiste de gauche ». Le Monde Diplomatique, sur son site internet, osait même intituler un portrait au vinaigre : « Vous avez aimé Claude Guéant ? Vous adorerez Manuel Valls ».
            Nostalgique du service militaire, se revendiquant de la gauche « clintonienne » ou « blairiste », désireux de « réconcilier la gauche avec le libéralisme », il faut dire que Valls prête le flanc aux procès en « droitisme ».
Le choix de Manuel Valls à la place Beauvau est un signe clair envoyé à la droite ; l’UMP, parti d’opposition pour la première fois de son existence, ne peut même pas attaquer à cette faille de l’armure qu’était le « laxisme angéliste maternant » de la gauche socialiste. Pour compenser, la droite n’en peut plus de beurrer des couches d’onguent perfide sur le nouveau ministre. Jean-François Copé a pris la peine de le féliciter au téléphone, « sincèrement heureux de sa nomination » ; Claude Guéant se montrait dithyrambique sur le choix de son directeur de cabinet, le préfet Jean Daubigny ; Brice Hortefeux lui a également laissé un message ; quant à Christian Estrosi, il confiait : « Manuel et moi, quelle différence ? On parle le même langage, mais toute sa démonstration est détruite par Christiane Taubira ». Xavier Bertrand, enfin : « Valls ? C’est Sarkozy sans le son ».
Judas ne se contente plus d’un baiser, il a carrément ouvert une association « Free Hugs ».

L’INA a ressorti pendant la campagne les premières apparitions cathodiques de « Manolo ». 1982, Manuel Valls a 20 ans. Le maxillaire déjà viril, la voix déjà grave, l’œil déjà vif, il débite déjà, presque sans bafouiller, un discours sur la valeur-travail amené à connaître un avenir fécond :
« Le premier souci des jeunes, c’est le travail. À quoi sert l’école si elle débouche sur le chômage ? À cet égard l’héritage de la droite est énorme : plus de 2 millions de chômeurs, surtout des jeunes, et en particulier des filles. […] Il faut que les lycées de formation professionnelle servent à quelque chose, qu’ils préparent des CAP qui débouchent sur un emploi concret. Ce que nous voulons, nous, c’est vivre ; travailler. »
            Dans d’autres vidéos, il martèle un volontarisme obsessif (« Il faut faire bouger les choses ») qui n’est pas sans rappeler l’attitude d’un Copé ou d’un Sarkozy au même âge.
            Sarkozy sent très tôt la connivence qui peut exister entre eux deux. Alors que Valls était conseiller de Jospin, raconte L’Express en 2007, Sarkozy lui aurait proposé dans son style très caractéristique : « Un jour, je te proposerai de travailler avec moi… Et tu accepteras d’entrer au gouvernement. » Réponse du tac au tac : « Non, je n’accepterai pas. Je pense que ce pays a besoin d’une droite et d’une gauche. Chacun son camp. »
            Dont acte. En 2007, Valls balaie d’un revers la proposition de Sarkozy de l’intégrer comme ministre d’ouverture, laissant l'occupation de la Place Beauvau à Michèle Alliot-Marie.
           
            Mais si Valls est promis à un bel avenir médiatique, c’est qu’il est aussi un rêve de complotiste. Pour au moins trois raisons.
D’abord il n’est pas né Français. Né en 1962 à Barcelone dans une famille d’artistes par la suite expatriés à Paris, ce fils d’un catalan et d’une suisso-italienne devient même socialiste (1980) avant d’être naturalisé (1982) français.
C’est à cette époque que Valls commence à cultiver des amitiés très particulières. Avec le futur gourou de la communication Stéphane Fouks, aujourd’hui patron de la pieuvre Euro RSCG. Avec le futur influent « criminologue » Alain Bauer, qui sera l’employeur de son ex-femme dans les années 90 ; qui sera surtout de 2000 à 2003 grand maître du Grand Orient de France, première loge maçonnique du pays, et proche conseiller du président Sarkozy sur les questions de sécurité et de terrorisme.
Valls lui-même adhère un temps à la franc-maçonnerie avant de s’en éloigner. Pour les paranoïaques du complot, le mal est fait. Certaines phrases pour le moins maladroites lui sont de plus reprochées, comme par exemple : « Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Valls a prononcé un long discours au dernier dîner du CRIF, ce 21 mai, s'exprimant longuement sur l’affaire Merah : « Quand un juif de France est attaqué, c’est la République elle-même qui est attaquée », a-t-il notamment déclaré.
            Enfin, Valls a de notoriété publique été invité en 2008 au groupe Bilderberg, sympathique raout itinérant qui réunit chaque année depuis 1952, sans la moindre médiatisation, une centaine de personnalités, essentiellement américaines et ouest-européennes, de la diplomatie, des affaires, de la politique et des médias.
Ce cumul incroyable de facteurs aggravants devait bien sûr exciter la curiosité de tous les théoriciens du complot.

« We are Change Paris » est une bande de NOMistes* postpubères un peu masochistes qui passent le plus clair de leur temps à écumer naïvement les séances de dédicaces de foires du livre pour se briser sur de la langue de bois embarrassée et des services d’ordre revêches, dans le seul but de nourrir leur site Internet de vidéos creuses.
Octobre 2011. Manuel Valls, qui dédicace son dernier ouvrage, fait l’objet d’une interview-surprise par les jeunes de "WAC". La réunion Bilderberg est vite sur la table. Valls répond de mauvaise grâce.
« D’abord je vous invite, vous qui vous intéressez à ce sujet, à ne pas trop fantasmer sur la réalité de ce pouvoir. J’ai été invité comme le sont des responsables politiques importants. J’ai trouvé ça intéressant, mais je n’ai pas eu le sentiment d’être au cœur d’un vaste complot. C’est un lieu comme il en existe beaucoup. »
Comme l’entretien s’éternise, les jeunes hacktivistes récitent peu à peu tout le chapelet de la gouvernance mondiale. Ils s’interrogent malhabilement sur ces lieux secrets où se réunissent des hommes politiques de droite, de gauche certes… mais des hommes qui sont essentiellement « mondialistes ». Le mot-clé fait jaillir une lueur dans le regard de Valls.
« Ah, mondialistes ! Oui, oui, et au cœur même du complot judéo-maçonnique. Et il y a même des gens qui expliquent que les attentats du 11 septembre n’ont pas eu lieu. (Il égrène sur ses doigts) Les mêmes qui critiquent le Bilderberg, qui mettent en cause Le Siècle, qui parlent du complot mondialiste, sont les mêmes, comme vous Messieurs, qui posent des questions sur le 11 septembre. Les questions que vous vous posez sont assez inquiétantes, surtout quand on est aussi jeunes que vous… Et ce sont les mêmes qui ensuite nient la Shoah ! L’entretien est terminé, je vous remercie. Au revoir. Bonne fin de journée. Et reprenez vos esprits. »

            Étonnante rhétorique qui ne fera qu’attiser les perplexités. Mais Manuel Valls, et c’est peut-être une qualité pour un ministre de l’intérieur, n’a pas peur de l’impopularité. La preuve, il a annoncé ce week-end vouloir s’attaquer au « fléau » de l’alcool chez les jeunes.
            Normal.



* NOMiste : partisan de l’idée qu’il existe un gouvernement global secret qui projette d’instaurer par la manipulation un « Nouvel Ordre Mondial », forme de supranationalisme antidémocratique et tout-puissant.



Article du Parisien (13 septembre 2000) sur la lettre de Manuel Valls à la MNEF



samedi 23 juin 2012

La Ayrault-dynamique



Le président normal avait nommé, par esprit de symétrie, un premier ministre normal. Il parlait allemand, était un bon père de famille, dansait le tango et avait des faux airs de concessionnaire automobile ou de promoteur immobilier.



      Faut-il que nos zélites soient vraiment à la ramasse en langues étrangères pour que, lorsque l'un des leurs s'avère un tantinet bilingue, on l’exhibe comme un calculateur prodige de foire aux monstres. Ce n’est pas un Jean-Pierre Elkabbach émerveillé par son court dialogue en langue-de-Goethe avec le premier ministre normal, ce 15 juin sur Europe 1, qui me contredira.
Certes, être germanophone de nos jours n’est plus le critère de promotion sociale qu’il pouvait encore être au début des années 40 ; n’empêche que Jean-Marc Ayrault s’est imposé, avant même sa nomination, comme un berlino-compatible de premier plan. Les rumeurs qui le pressentaient à Matignon ont fait les réjouissances de la presse germanique ; l’influent Süddeutsche Zeitung ne tarissait pas d’éloges sur le maire de Nantes le 15 mai dernier :

« Avec la même froide assurance, Jean-Marc Ayrault peut parler de pragmatisme économique, de vision sociale et d'ambition culturelle - une combinaison que l'on retrouve rarement en France.
A l'Assemblée nationale, dont il préside le groupe socialiste depuis quinze ans, il n'a pas la réputation d'un tribun au verbe tonitruant, fleuri ou cassant. Il préfère parler avec la retenue mesurée mais certaine des individus persuadés d'avoir le bon sens pour eux. C'est dans la nature de cet homme porté à la discrétion qui, même dans les instants de joie spontanée, arbore une moue légèrement grincheuse, mais dont le style sévère masque toutefois un idéalisme brûlant. »
            Bref, un parfait candidat au titre de citoyen d’honneur de l’outre-Rhin. Car son poste de professeur d’allemand n’est pas la seule chose qui le rattache au deutsche Geist cher à Nietzsche. Avec ses yeux bleus, sa mâchoire carrée et sa silhouette svelte, il cultive une personnalité secrète, solide et besogneuse, dans un monolithisme empreint de dignité suave. Nourri de christiano-marxisme raisonné, élève politique du très gauchiste Jean Poperen, il a donné, sur les bords de la Loire, l’image d’un gestionnaire réaliste, amateur de culture, d’urbanisme et de consensus. Les comparaisons avec Pierre Mauroy, premier Premier ministre de Mitterrand, ne manquent pas. Même côté « SPD », même ancrage local (Mauroy fut maire de Lille pendant 28 ans), même intelligence politique, même discrétion pondérée.
Ayrault n’a certes jamais occupé un ministère. Mais Ayrault est aussi l’homme qui n’a jamais perdu un scrutin. Il devient à 26 ans le plus jeune conseiller général de France, et à 27 le plus jeune maire d’une ville de plus de 30 000 habitants (Saint-Herblain, banlieue nantaise). Il est ensuite élu à 4 reprises maire de Nantes au 1er tour (1989, 1995, 2001, 2008) et 7 fois d’affilée (dont 4 fois au 1er tour) député de Loire-Atlantique (1986, 1988, 1993, 1997, 2002, 2007, 2012). Conséquence directe, il était arrivé 2ème à un classement Le Point-Le Monde des plus grands cumulards en octobre 2009, pour ses fonctions de député, de maire de la 6e ville de France et de président de son agglomération. Cela sans même compter sa présidence des députés PS depuis 1997 ; la route du ministère alors barrée par une affaire de favoritisme (depuis annulée), il avait été appuyé par Jospin à ce poste, auquel il fut réélu deux fois. Un poste qui lui permit entre autres de siéger aux côtés du premier secrétaire normal lors des séances plénières.
Des fonctions, il n’en occupe désormais plus que deux : Premier ministre… et conseiller municipal.

Essayez de vous enlever ça de la tête, maintenant.
            Ayrault a à première vue ce côté France pavillonnaire, ce côté père de famille de pub pour Kinder, qui n’en fera jamais un homme médiatique. On l’imagine très bien embrasser nonchalamment la pommette de sa femme au foyer après avoir rangé sa Clio dans le garage de son pavillon, lâcher son attaché-case en faux cuir et mettre les pieds sous la table en stuc du living devant le JT pour déglutir avec un petit sourire taciturne son gigot-flageolets du jeudi soir, en rêvassant au remboursement de ses prêts immobiliers.
Que dire donc au fond de cet homme sans aspérité apparente ? Que pressentir dans la façon dont il va mener la politique de notre gouvernement ? Les pistes pour le comprendre se situent sans doute dans ses 23 ans de refaçonnage de la ville de Nantes.
Ayrault avec sa cadette Elise, 1988
            Ayrault était déjà le maire de Nantes lorsque j’y suis né. La paisible et bourgeoise cité ligérienne, que l’on appelait « La Belle endormie » dans les années 60-80, s’est peu à peu « réveillée » sous l’effet d’une recette qu’on pourrait qualifier de delanoësque. Comme le maire de Paris, Ayrault a modernisé, moderné, post-moderné sa ville. En facilitant l’installation de gros groupes sur des friches industrielles. En pariant sur l’art moderne et le théâtre de rue pour redorer l’image culturelle de Nantes.
          Surtout, en forçant le passage de son projet mort-né de grand aéroport international sur la bourgade rurale de Notre-Dame-des-Landes, 30 km au nord de Nantes. La lubie de « l’Ayraultport », symbole de ses ambitions internationales, reste, aux dires de beaucoup de ses administrés, la seule tache dans son insubmersible popularité. Il fallait voir ces trois dernières années les manifestations monstres provoquées chez les obscurantistes du cru les plus allergiques à la marche du progrès triomphant. Que valent 2000 hectares de terres agricoles à proximité de réserves  naturelles et ornithologiques ? Certainement pas plus que les paysans privés de terre en grève de la faim, les manifestants matraqués, lacrymogénés, les écologistes naïfs arguant qu'il est absurde de remplacer par un projet de 500 millions d'euros un aéroport existant qui n'est même pas en voie de saturation.

Comme Delanoë, on peut mettre au crédit de Ayrault le développement d’un système de transport public « propre » (développement du tram, du bus, création de vélopartage). Au contraire de celui-là, celui-ci a mis une application particulière à relier au réseau de tramway les quartiers « sensibles ». Mais comme celui-là, celui-ci a contribué à embourgeoiser plus encore le centre-ville et à ghettoïser les lisières par de savantes politiques de tamis fiscal, de spéculation immobilière et d’urbanisation « verte ».

            Comme Delanoë, Ayrault a cru bon de parier sur l’agitation culturante pour redynamiser sa ville.
- En engageant des fonctionnaires-artistes comme par exemple la troupe « Royal de Luxe », qui entend « faire irruption dans l’espace public par le détournement d’objets et le recours au gigantisme », dans la mouvance de la « reconquête » de la rue et du quotidien par les arts du spectacle depuis les années 70. Royal de Luxe, compagnie « hors-commission » depuis 1999 (statut qui lui permet une attribution automatique de subventions), ponctionne à elle seule 18 % du budget municipal alloué à la culture (près de 300 000 euros par an), afin de confectionner des marionnettes géantes.
            - En occupant les hauts lieux du « patrimoine industriel » (comprendre usines désaffectées) par des lieux culturants. L’usine de biscuiterie LU, tour d’inspiration Art Nouveau, a par exemple été investie en 2000 par le centre culturel « Lieu Unique ». L’idée était de « créer un lieu où la vie côtoie spontanément l’art, dans ses formes les plus contemporaines, voire dérangeantes ». Le projet inclut également des espaces de services (bar, restaurant, librairie, crèche, hammam). Résidence d’artistes, atelier, salle d’exposition, l’ancien symbole des petits-beurres nantais est devenu le centre gravitationnel des bobos urbains du 44. Dans le même esprit, les hangars des anciens chantiers navals de l’Île de Nantes ont été repeuplés par un service d’animation mettant en scène des machines géantes, « à la croisée des mondes inventés de Jules Verne, de l’univers mécanique de Léonard de Vinci et de l’histoire industrielle de Nantes ». Le projet, financé à hauteur de 6 millions d’euros, a notamment donné vie au fameux « Grand Éléphant », qui peut promener une cinquantaine de passagers autour de son île du haut de ses 12 mètres.

La première fois, évidemment, ça peut surprendre.
            - En développant la vie festivalière. « Folle journée » depuis 1995 (musique classique), « Festival des trois continents » (cinémas asiatique, africain, sud-américain), « Utopiales » (science-fiction), etc. Le sociologue Bernard Vrignon s’est notamment opposé à cette politique de la « culture-paillettes » :  « J’exprime mon désaccord sur une politique municipale […] qui m’apparaît avoir favorisé surtout une culture des ‘’rendez-vous’’ qui profite plus à l’éphémère qu’à une action de fond », écrivait-il dans Ouest-France en 2002.
Un festivisme subventionné qui multiplie des initiatives isolées sorties de l'imagination toujours fertile des culturants (mur d'escalade en plein centre-ville, ensembles de percussions brésiliennes, fanfares à paillettes massacrant des standards pop, etc.). Le "Voyage à Nantes" ("La ville renversée par l'art"), événement culturel de l'été, propose "la plus grande crêperie du monde" ("Crêpetown"), "des croisières clubbing et gustatives sur la Loire", "des oeuvres du musée des beaux-arts hors les murs", "des oeuvres chez les commerçants", "un restaurant dans un zeppelin qui survolera la ville", "une oie géante au sommet d'une tour", "un manège de 150 mètres de haut", un terrain de sport orné d'une banane géante sur le toit de l'école d'architecture (le "Banaball"), bref, de la "poésie, de la tendresse, un appel à l'ailleurs". Les touristes et autochtones doivent savoir dès maintenant qu'ils pourront, sans sommation, croiser un "Spiderman supporter du FC Nantes en haut de la tour de Bretagne", "un Cowboy bondissant sur le Navibus" ou "Un petit train devenu fou", personnages "participant à créer un nouvel imaginaire de la ville."

            - Mais aussi en s’engageant dans des combats de haute teneur morale, à 250 ans ou à 8000 km de distance. Sensible à la question tibétaine, il avait reçu le Dalaï-Lama à la mairie de Nantes en août 2008 et avait pavoisé l’hôtel de ville du drapeau tibétain en opposition aux répressions du mois de mars. Refusant d’oublier que la prospérité de Nantes s’est bâtie sur le commerce triangulaire, il a aussi enclenché une véritable politique de mémoire négrière ; en 2010, des manifestations ont eu lieu pour qu’une dizaine de rues aux noms évoquant des négriers soient débaptisées, pour ne pas tomber dans « l’apologie de crime contre l’humanité ». En mars 2012, Ayrault effectue sa dernière action d’ampleur en tant que maire en inaugurant le « Mémorial de l’abolition de l’esclavage » dont il avait initié le projet ; étaient invités à la cérémonie Christiane Taubira, Lilian Thuram et un ancien président du Bénin.

            Bien que perçu à première vue comme un placide bourgeois vieille-France, Jean-Marc Ayrault est un vrai socialiste, au sens le plus modernant qui soit. Il en a en tout cas toutes les audaces rhétoriques. C’est lui qui est à l’origine de l’appellation « Nantes-Atlantique », qui a servi à rebaptiser Aéroport, écoles et club de football, et a contribué à faire oublier aux foules de nouveaux arrivants que Nantes est à près de 40 km de la mer...
            C’est lui aussi qui, lors du mini-remaniement de ce 21 juin, a glissé dans sa liste quelques délicieuses retouches langagières ; Michèle Delaunay, auparavant ministre déléguée « aux personnes âgées et à la dépendance », est devenue ministre déléguée « aux personnes âgées et à l’autonomie ». Elle figure notamment aux côtés d’Arnaud Montebourg, ministre du « Redressement productif » et de Mme George-Pau Langevin, « ministre déléguée à la réussite éducative ».
            « Nous vivons dans un siècle », disait Desproges au début de la présidence Mitterrand, « qui a résolu tous les vrais problèmes humains en appelant un chat un chien ».
            Normal.


L'événement culturant de l'été 2012 à Nantes : http://www.levoyageanantes.fr/fr/#



samedi 19 mai 2012

Et Flanby flamba



Au pays du président normal, on se demande si on ne vient pas d’assister à la meilleure blague de l’histoire de la Ve République.


Dire que l’élection de François Hollande à la tête de notre pays est une plaisanterie n’est même pas une invective de mépris ou d’aigreur. C’est le constat placide et imparable que font tous les gens sensés de ce pays.
L’impression tenace que nous venons tous d’être témoins d’une mystification, d’une hallucination collective, d’un canular du niveau de l’invasion martienne narrée par Orson Welles en 1938, joue un rôle essentiel dans l’interprétation que chacun fait de l’« événement ». Il y a ceux, innombrables, qui rajoutent leur pierre à l’édifice-fantôme patiemment échafaudé pendant toutes ces semaines de vide ; ceux qui se gargarisent, dans leur "Numéro historique", de scènes de liesse, de ferveur mitterrandienne, de vent de l'Histoire.
Il y a même ceux qui tentent de storyteller François Hollande : le jamais décevant Libé sortait dès les résultats un hors-série de 72 pages sur le parcours et le triomphe de Hollande, sobrement intitulé « L’histoire d’une victoire ». Sarkozy se prêtait magnifiquement à ces stratégies de mise en récit : on se récitait volontiers au coin du feu les prouesses de ce fils d’immigré hongrois qui avait conquis le plus grand parti de France à la force du poignet, avec à la clé des épisodes aussi romanesques que la conquête autoritaire de la mairie de Neuilly, la prise d’otages de HB, l’irrésistible ascension à Beauvau, la féroce rivalité avec Villepin, l’affaire Clearstream, le drame Cécilia, l’idylle Carla, les trahisons, les perfidies, les coups de force, les coups bas, les coups durs, etc. Une belle histoire estampillée au fer rouge dans les esprits par des films aussi impertinents que La Conquête de Xavier Durringer.
Et il y a ceux qui ont pris le parti d’en rire. Pourquoi ? Parce que Hollande est un président à contre-pied et que l'art du contre-pied est un élément comique puissant.

À contre-pied du système médiatique tout d’abord. Alors même que la personnalisation de la politique va croissant, le potentiel d'idéalisation du pouvoir va décroissant depuis trente ans.
Mitterrand était un président fascinant et mystérieux. Chirac était un président mystérieux mais peu fascinant. Sarkozy fut un président fascinant mais sans mystères. Hollande, a priori, ou plutôt à l’évidence, n’est ni mystérieux ni fascinant. Il suscite au mieux l’admiration inerte qu’on éprouve devant un monsieur qui a des diplômes.
Hollande n’ira pas « chercher avec les dents » ou « nettoyer au Kärcher » quoi que ce soit. Il n’épousera pas de top model. Il ne poussera pas les autres grands de ce monde pour être à son avantage sur les photos de famille.
Hollande est un homme profondément amédiatique. Il n’y aura pas de remake de La Conquête pour Hollande ; le seul réalisateur qui aurait pu en faire quelque chose, Max Pécas, a disparu sous Raffarin.

À contre-pied, car le pied de nez fait à la droite est de toute beauté. Il y a plus de satisfaction à avoir battu Sarkozy de cette façon qu’il n’y en aurait eu avec un Strauss-Kahn auréolé de ses hauts faits de gouvernance globale ; s’y rajoute en effet ce léger nappage de joie mauvaise de l’avoir défait avec un homme bien loin de son parcours, de son énergie, de son aura. Il y a aussi quelque chose de quasi-saugrenu à avoir triomphé à bord du Sous-marin rose, de la Machine-à-Perdre, d’un parti donné en état de mort clinique à la fin d’une decennis horribilis où il avait enchaîné déception sur humiliation (mai 2002, juin 2005, mai 2007, novembre 2008, mars 2009 pour rappeler les meilleurs épisodes).
Tout à fait parallèlement, on peut s’émerveiller de voir les cadors de la gauche modernante accoucher de discours rayonnants sur la renaissance du socialisme. En réalité, on risque moins de voir défiler les chars soviétiques que les think-tanks germanopratins. Les pontifes de Terra Nova, ceux-là même qui conseillent au PS de se détacher de sa base populaire pour draguer immigrés, jeunes-filles et minorités souffre-douleurs, convoitent déjà les postes de pouvoir si bien mérités qui pourraient les faire passer du statut d’éminences grises à celui d’éminences jaune fluo.
Rire, parce que le combat du président normal contre l’hydre financière, promis lors du discours du Bourget*, promet d’être dantesque. On a hâte de voir ce dont François Hollande, protégé d’Attali et de Delors, « ouiste » au Traité de constitution européenne de 2005, meilleur ami de Jean-Pierre Jouyet – président de l’Autorité des marchés financiers – sera capable dans l'arène.

Rire, enfin, parce que c’est tout de même François Hollande que nous avons élu.
En 1981 déjà, Hollande faisait rire. Jacques Chirac le premier, voyant se parachuter face à lui, aux élections législatives corréziennes, un premier de classe à lunettes de 25 ans et demi qui lui rendait seize centimètres – et faillit le mettre en ballotage.
Après le président bling-bling, le président splash-splash.
Pendant trente ans, Hollande a fait rire – y compris, on n’ose dire surtout, dans sa famille politique. Son impressionnante collection de surnoms – Flanby, Fraise-des-bois, Guimauve, Chamallow, Grollande, Mollande, Babar, Culbuto, Porcinet, Frère Benêt, Patapouf, Le Grand méchant Mou, le Capitaine de pédalo, le Conque errant – est passée à la trappe. Mais rien à faire, pour les spectateurs des Guignols de l’info, le président Hollande sera toujours cet eunuque pataud au rire gras à qui on promettait de « garder les gosses » pendant l’élection de 2007.
Aujourd’hui, les sarcasmes se sont tus. Ou plutôt, les rieurs ont changé de camp. Il faut dire que cette soudaine déférence qui enveloppe l’entourage de Hollande a en soi un fort potentiel comique. Que de marrades en perspective lorsqu'on entend déjà Arnaud Montebourg, suspendu par Royal en 2007 pour ses galéjades gratuites sur son compagnon, affirmer avec le meilleur sérieux du monde que Hollande sera « le nouveau Roosevelt » de l’Union européenne.

Reconnaissons des mérites à Hollande. Être un homme sans histoires n’empêche pas de saisir certaines tendances de l’Histoire. Il a su saisir sa chance, qualité qui suffit, au fond, à en faire un sarkozyste en puissance. Il a compris avec acuité l’équilibre entre espérance et apaisement qu’il devait créer autour de sa campagne : réaliser d’une part, à l’image de Mariano Rajoy en Espagne, une campagne « zéro risque » basée sur la constance des idées ; exprimer ponctuellement, d’autre part, quelques idées fortes sur le « rêve français », la finance folle et la passion républicaine de l’égalité. Il avait fort bien vu, et depuis plus longtemps qu’on ne le pense, le parallèle avec l’élection de 1981 – et l’intérêt qu’il avait à se mitterrandiser.
 On ne peut pas dire que Hollande ait le profil du prophète. Et pourtant, il avait prédit comment perdrait Sarkozy. C’était il y a quatre ans, pendant l’université d’été du PS de 2008, et l’anaphore était déjà sa figure de style favorite :

« Vous verrez, Sarko, en dépit des apparences, c'est Giscard. Comme lui, il entame par une forme d'ouverture. Comme lui, il va être pris à revers par la crise économique. Comme lui, il va affronter une impopularité grandissante. Comme lui, il va se perdre dans l'admiration de sa propre personne. Comme lui, il humilie les siens. Comme lui, il va perdre toutes les élections locales. Comme lui, il va chercher son salut en essayant de retrouver ses bases électorales de la droite dure. Comme lui, il va s'isoler. Comme lui, il sera donc battu. »

Normal.



* « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. » (Le Bourget, 22 janvier 2012)


mercredi 9 mai 2012

Le heurt du choix


Au pays, on votait dimanche.


            On a voté François Hollande dimanche. On a respiré un grand coup, on a ressorti les gants de ski, les pince-nez, les forceps, les pinces de cheminée, on s’est shooté à la colle, on a pensé très fort à autre chose, et on est allé voter Hollande.
Question tactique, on s’est creusé le bulbe. « Pour que le FN profite de la chute de Sarkozy… » « Pour que les Rouges fassent pression sur les Bleus tout en marginalisant les Bruns… » « Pour recentrer Hollande… » « Pour que Copé gagne en 2017 » « Pour que les gosses aient enfin du tofu à la cantine… », etc.
On a repensé une dernière fois Rolex, Fouquet’s, Carla, Air Sarko One, valises, Karachi, Kadhafi, Woerth, Bettencourt, Takieddine, Balargone, Castoipauvcon, stylos volés, cigares, jets privés, Françafrique, bouclier fiscal, discours de Dakar, discours de Grenoble, budget de l’Élysée, censures, pressions, intox, peines plancher, auto-augmentation, EPAD, Traité de Lisbonne, Arnault, Bouygues, Dassault, Minc, Pinault.
On s’est repassé mentalement, une dernière fois, l’improbable trombinoscope. Les verdâtres Hortefeux, Guéant, Besson. Les insignifiants Fillon, Mercier, Bertrand. Les frétillants demi-mondains Dati, Kouchner, Mitterrand. Les prodigieux Douillet, Morano, Lefebvre, Bachelot. Les décevants MAM, Borloo, Yade.
C’est pourtant pas qu’il nous plaisait, l’ancien gros-tout-mou. C’est pourtant pas qu’elle nous faisait saliver, la mafia PS. On savait que, depuis la SFIO, la gauche ne se définit plus que par le fait qu’elle n’est pas la droite. On savait que Hollande était le remplaçant, le supplétif, l’ersatz, le par-défaut, le par-hasard, le par-dépit.
            Dans l’isoloir, on les a regardés une dernière fois, les papiers. On s’est dit que c’était pas un choix. On a opté pour la peste rose.
On est rentré prendre une douche, puis deux, on s’est fait un bain de bouche, on a pensé à s’immoler par le feu – on s’est dit que ça ne valait vraiment pas le coup.
On a regardé d’un œil I-Télé tenir une heure de direct sur un chiffre de participation. À 19 h 58, on s’est tous calés sur France 2. Le temps du compte à rebours, on a joué à se faire des faux frissons pour épicer un triomphe au goût persistant d’endive.
On a goûté à la joie ébahie d’être – enfin – dans le camp des vainqueurs ; on s’est repu de la consolation lâche et démocratique d’être du même avis que la majorité des gens.


            On a voté Nicolas Sarkozy dimanche. On a ressorti les pinces à barbecue, à linge, à épiler, les tenailles, les moufles, les gants Mapa, on s’est avalé une bouteille de désinfectant, on s’est bandé les yeux, et on est allé voter Sarko.
On a fait mentalement sa petite bouillie de calculs sordides. « Pour faire barrage au Front national à droite » « Pour ne pas que la gauche trinque en période de crise » « Pour garder mon poste d’humoriste à France Inter », etc.
            Et pourtant il nous a déçu, l’énervé de service. Il nous a fait honte, le survitaminé, le marathon man, l’homme-sandwich de Red Bull. Il a trahi, il a sali, il a souillé, il a abaissé, il a dégradé. Il a endolori les espoirs placés en lui. Son hyperprésidence n’a pu cacher qu’il n'était qu'un hypoprésident. Présent partout, puissant nulle part. Les médias qu’il était censé maintenir sous l’étouffoir le lynchaient soudain ; les banques qu’il était censé mettre au pas le tenaient plus que jamais en laisse. Ses tutoiements, ses insultes... sa mauvaise éducation si éclatante.
            Mais une image dominait tout. Une image surpassait tout le reste : celle de Guimauve le conquérant, agitant ses petits bras en l’air, obligé de se casser la voix pour se donner du charisme, le notable de IVe République à la bouille bonhomme, si génétiquement provincial qu’il donnait l’impression d’animer une foire à la saucisse jusque dans ses plus pharaoniques meetings. Hollande à l’ONU. Hollande chef des armées. Hollande avec la valise nucléaire.
            On a repensé une dernière fois aux légions désordonnées de la deuxième gauche syndicaliste, bêlant en boucle le seul alexandrin qu’elles aient jamais appris par cœur* dans les belles avenues parisiennes jonchées de tracts en faveur de l’espéranto ou de l’indépendance savoyarde. On a repensé aux concerts militants contre le racisme, la violence et la mort des chatons. On s’est dit que Harlem Désir allait devenir ministre. On s’est souvenu des malfaisants en chef Fabius, Aubry, Royal, Lang, Delanoë ; Yannick Noah, avec ses pieds nus et ses poches pleines.
Dans l’isoloir, on les a regardés une dernière fois, les papiers. On s’est dit que c’était pas un choix. On a opté pour le choléra bleu.
On est rentré, on s’est savonné les mains jusqu’au sang, on a pleuré un peu, on a pensé ressortir le cilice et la discipline ; on s’est dit que ça ne valait vraiment pas le coup. Du coup, on a écouté BFM TV nous détailler dans le menu celui des candidats pour le déjeuner. À 19 h 58, toute la petite famille s’est entassée devant TF1 pour y croire encore deux minutes – ça autorise tout, un compte à rebours.
On a goûté au soulagement mauvais d’être – enfin – dans l’opposition : désormais, ce qui se passerait ne serait plus de notre responsabilité.


            On a voté blanc dimanche. Le blanc était devenu, exceptionnellement de 8 à 18 heures, la couleur la moins salissante. Bien sûr on s’est senti un peu lâche. On s’est même senti un peu coupable – voter blanc, c’était voter comme Marine. On a fait confiance aux Français. On s’est posé la question : « comment on fait pour voter blanc d’ailleurs ? ». On s’est demandé s’il fallait soi-même découper un papier blanc à la maison. On s’est demandé s’il fallait mettre les deux bulletins dans l’enveloppe. Ou n’y rien mettre. On s’est demandé si on n’allait pas bâcler dessus un organe génital ou voter Donald Duck, Chuck Norris, Ghargoûl la créature des abysses – ces messieurs du dépouillement ont si peu l’occasion de rire.
            Dans l’isoloir, on les a regardés une dernière fois, les papiers. On s’est dit que c’était pas un choix. On n’a pas opté du tout.
            On a vu qu’on était 2 millions à ne pas choisir. On s’est sentis un peu rasséréné dans son choix de non-choix. On s’est dit aussi que plus le vote blanc était massif, plus l’espoir qu’il soit reconnu un jour était risible.


            On s’est abstenu dimanche. On a ressorti son bonnet blanc et son blanc bonnet. On s’est levé comme d’habitude. Comme d’habitude, on est tombé par erreur sur l’émission protestante, sur la 2. On s’est biodégradé devant Automoto et Téléfoot mollement, sans joie. Le PSG allait-il revenir en tête du championnat ? On a avalé un rôti plein de sauce et de la tarte aux pommes, on a zappé rapidement sur le sourire fossile de Drucker. Le dimanche s’est avachi dans son interminable grisaille. On a même pensé à aller à la pêche, pour faire bonne mesure jusqu’au bout. Vers 16 h 30 on est allé traîner sur Twitter. C’était déjà plié.

Normal.


* "Ré-gu-la-ri-sa-tion, de-tous-les-sans-pa-piers !" Vous pouvez recompter, vous m'aurez pas.




Les 3 chiffres à la con

55 % des électeurs de François Hollande ont voté pour qu'il soit président, 45% pour faire barrage à Sarkozy (Harris interactive, 6 mai 12)

54 % des électeurs de Sarkozy ont voté pour qu'il soit président, 46% pour faire barrage à Hollande (Ipsos, 6 mai 12)

2 154 956 : c’est le nombre (record) de votes blancs et nuls lors du second tour. 1 139 983 : c’est le nombre de voix qui séparent les deux concurrents.