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mardi 13 novembre 2012

Choc de Copétitivité




Celui qui s’est toujours défini sans honte comme un « bébé Chirac » est aujourd’hui devenu un « bébé Sarko » par la force des choses. Jean-François Copé sort enfin de sa chrysalide, bardé de réseaux patiemment tissés, le verbe taillé en biseau. Une longue carrière de candidat s’ouvre à lui…


Deux visions du monde. Deux cosmogonies, même. Fillon contre Copé, c’est énorme. C’est la Guerre froide en mieux. C’est Rome contre Carthage, c’est Athènes contre Sparte, c’est Coca contre Pepsi.

Il ne devait pas en être ainsi. Au départ, ça ressemblait de loin à un choix plus riche que celui entre deux épaisseurs de sourcils. Fillon, élève de Séguin, devait représenter la ligne gaulliste-sociale, teintée de souverainisme. Copé, RPR pur jus, devait en représenter la ligne libérale, registre volontariste à dents de sabre. Post-bonapartisme contre post-orléanisme en somme. Alors pourquoi cet ennui profond ? Pourquoi cette impression tenace d’assister à un affrontement de néants désincarnés par deux ectoplasmes ? Pourquoi ce sentiment que tout le monde ne fait que guetter un signe de Sarkoléon à l’île d’Elbe ?
Pour être honnête, il y en a que l’issue du scrutin intéresse. Au PS, on espère Copé plus encore que ses partisans : la victoire de la ligne la plus radicale précipiterait la scission de l’opposition. Ce serait sous-estimer l’élasticité légendaire de l’UMP. Ce serait sous-estimer surtout la cohérence des différents mouvements de droite, qui semblent s’agglutiner entre eux plus par inertie et habitude que par choix. Soutenir en même temps gaullisme et fédéralisme européen, se dire humaniste et sécuritaire, ou protectionniste et libéral ne semble poser aucune espèce de cas de conscience à la Maison Bleue. Et le soutien somnambule à Copé d’un Guaino sous Prozac, ou les lauriers tressés d’un Villepin en pleine phase de délire maniaque (« qualités exceptionnelles »… « perle rare »…), n’ont en soi aucun sens intellectuel. Pas plus que l’alignement derrière Fillon de l’ancien « Occident » à sourire de scie circulaire, Gérard Longuet, ou de l’hallucinatoire cardinal Guéant.

            La différence de projet politique, on l’aura compris, est minime. Tous les sonneurs de cloches de droite et de gauche s’entendent si bien autour du carillon du choc de compétitivité – expression qui devrait à elle seule donner de violentes poussées d’anarcho-syndicalisme à n’importe quel observateur sensé – que l’intérêt s'est déplacé ailleurs.
             Non, le vrai miracle avec Jean-François Copé, c’est qu’on le voit venir depuis si longtemps et qu’on sait depuis si longtemps qu’il sera un ersatz de sarkozysme orthodoxe, qu’on se demande comment il parvient encore à produire de l’effet. Certes, il ne provoque que ceux qui veulent absolument être provoqués – ils sont nombreux. Ses bonnes histoires de ramadan appartiennent au registre du divertissement pur : du pain au chocolat et des jeux. Mais l’ironie géniale de la situation est qu’il tire aujourd’hui parti de la sarkostalgie naissante autour d’un homme avec qui ses relations ont si longtemps été exécrables.

En 1995, déjà en campagne.
           Il ne fait pas bon trop se ressembler en politique. Lorsque Sarkozy rencontre Copé au début des années 1990, il se méfie instantanément de ce faux-jumeau encombrant, de dix ans son cadet. Leurs similitudes multiples – origines d’Europe de l’Est, engagement précoce, ambitions assumées, rapport à l’argent – sont loin de les rapprocher. En 1995, le premier soutient Balladur et le second Chirac. Une apparition télévisée précoce (31 ans) le montre déjà en pleine hyperactivité de campagne, répétant à qui veut l'entendre qu'il « s'est engagé pour faire bouger les choses » et que pour que « ça bouge », «il faut faire bouger les choses ».


           Tardant trop à rallier Sarkozy en 2007, il ne décroche pas de strapontin gouvernemental. Il est savoureux de lire aujourd’hui sous sa plume des phrases comme : « Après avoir pris clairement position en faveur de sa candidature, et avoir mené campagne de toutes mes forces en sa faveur, j’ai été heureux de le voir accéder à l’Élysée. »
             Mai 2007 : Sarkozy offre en compensation à Copé un boulevard pour le poste de président de groupe des députés UMP, en échange d’un soutien sans failles en 2012. Celui-ci va en faire le navire amiral de sa reconquête. Surfant sur le mécontentement des députés UMP provoqué par « l’ouverture » et le Grenelle de l’Environnement, il n’hésite pas à affronter verbalement sa propre majorité. Sarkozy subit une cohabitation là où il ne l’attendait pas. Pendant ce temps, Copé applique scolairement la méthode Chirac : conquérir le parti de l’intérieur. Son club « Génération France » (« 0 % petites phrases, 100 % débat d’idées »), qui compte plus de 100 antennes locales et une version jeunes lancée début 2012, est son jouet. Obsédé par ses réseaux, il parvient par son influence grandissante à investir le parti. Il devient secrétaire général en 2010. Prêt à lancer enfin sa carrière politique, à 44 ans.
En 1995, la première biographie de Sarkozy s’intitulait « L’ascension d’un jeune homme pressé ». Celle de Copé, sortie en 2010, a elle pour titre… « L’homme pressé ».

On y trouve le portrait d’un enfant adoré par sa mère et pressuré sous les exigences de son père. Son père : Roland Copé, qui endosse la double casquette peu commune de proctologue à succès et acteur (il joue Pétain dans La Rafle – fils de juif roumain, il a lui-même échappé à une rafle en 1943). Le 7 mai 2002, Copé fils l’appelle pour lui annoncer qu’il vient de devenir ministre, à tout juste 38 ans. La réaction ne se fait pas attendre. « Tu as quoi ? Les Relations avec le Parlement ? C’est nul… »
            On n’ose croire à un complexe d’Œdipe : pour la figure de proue du décomplexage tous azimuts, ça ferait tache. Pourtant la carrière politique de Copé s’est jusqu’à aujourd’hui définie par une inlassable quête du père. « Il y a du Chirac en lui », plaide Jean-Pierre Raffarin. « Il y a du Sarkozy en Copé », renchérit Luc Chatel. Il paraît même qu’à une époque il était rocardien. Au point d’être devenu une propagande ambulante pour l’adoption homosexuelle : il prouve à lui seul qu’on peut avoir autant de pères et pourtant être parfaitement équilibré – du moins, il a l’air de le penser.

On en vient parfois à penser que Copé tente avant tout de se décomplexer lui-même. Beaucoup moins à l’aise que Sarkozy dans l’ouverture des vannes « people » sur sa vie privée, Copé est d’un naturel réservé voire pudique.
Sans la renier, il semble qu’il ait toujours eu des difficultés à accepter sa judéité. Il passe encore plus volontiers sous silence ses origines bourgeoises et parisiennes. Il lui arrive aussi de brocarder sa formation scolaire d’élite, notamment dans son livre « Ce que je n’ai pas appris à l’ENA » (2000). Pour casser son image de jeune loup insensible, il joue du piano jazz en public dès qu’il en a l’occasion. Surtout, il n’hésite jamais à rappeler qu’il est « maire de Meaux depuis 17 ans » (en fait, 12 des 17 dernières années).
            Copé est particulièrement fier d’avoir débarrassé les quartiers populaires meldois de leurs barres d’immeubles. En 2004, il organise un Copé Tour en bus pour les journalistes où il présente tel un conférencier toutes ses réalisations dans la ville : rénovation urbaine avec destruction des grandes barres, sécurité, redynamisation économique via une zone franche. Il présente la cité de 50 000 habitants comme une France en miniature. Message subliminal : ce que j’ai fait pour Meaux, je peux le faire pour la France.

            Il y a au moins deux autres choses qui ne le complexent pas. D’abord l’argent, du moins en privé : son amitié avec le richissime et véreux Takieddine, mais aussi sa phrase sur « les minables qui se contentent de 5000 € » sortie début 2012, participent d’ailleurs à son impopularité.
Tu veux être mon ami ?
            Ensuite, son appartenance politique. On aime à répéter qu’adolescent, les murs de sa chambres étaient ornés de posters de De Gaulle et Pompidou. S’il récuse fermement le terme de « droitisation », « ce-mot-inventé-par-la-gauche-pour-nous-interdire-de-parler-des-souffrances-des-Français », c’est qu’il a conscience d’être soupçonné de sympathies pour les idées lepénistes. En réalité, ceux qui le croient susceptible de s’allier avec le FN connaissent mal l’animal. Ce n’est pas, comme le suggérait maladroitement Fillon, qu’une question « d’origines ». Copé ne manque jamais de rappeler qu’en 1995, il devient le benjamin de l’Assemblée nationale (à 31 ans, après la nomination de Guy Drut au gouvernement). Il rappelle en général immédiatement après qu’il est en 1997 le « plus jeune député battu » de France… à cause d’une triangulaire avec le Front National.
              Copé n’est pas programmé pour accepter la défaite. La digestion est douloureuse. La période 1997-2002 est sa traversée du désert à lui. Il devient professeur d’économie à Paris VIII. Craint de ne jamais pouvoir revenir en politique. S’il idéalise la « force intérieure » qu’il a tirée de cette période, il garde une rancune tenace pour la mafia Le Pen.


               Décomplexer la droite, décomplexer la France, on vous dit. Décomplexer mais aussi décomplexifier. Démammouthiser les appareils. Écrémer les lignes idéologiques. Simplifier le langage aussi – surtout. « J’assume, car les Français ne supportent plus que l’on s’exprime avec des phrases ampoulées, moi c’est sujet-verbe-complément ! » claironne-t-il chez Jean-Jacques Bourdin ce 5 novembre. Là encore, comment ne pas penser à Sarkozy et à son « refus du style amphigourique »… Sauf que Copé est un science-piste et un énarque, et que cinq ans de porte-parolat au gouvernement laissent des séquelles irréparables sur l’expression et un arrière-goût de tronc d’arbre dans la bouche. Faire régresser son niveau de langue est un combat de tous les jours.
Heureusement avec les « éléments de langage », on peut aujourd’hui faire un discours politique avec vingt mots de vocabulaire tout en étant considéré comme un génie de la communication. Les discours de JFC atteignent aujourd’hui une pureté virtuose dans cette itération frénétique de mantras creux. Droite décomplexée. France décomplexée. Nicolas Sarkozy. France forte. Droite forte. Droite généreuse. Gauche de l’assistanat. Gauche bien-pensante. Saint-Germain-des-Prés. Gauche idéologique. Gauche sectaire. Nicolas Sarkozy. Gouvernement d’amateurs. La gauche qui met la France à genoux. Citoyenneté bradée. Inquiet pour la France. Les souffrances des Français. La réalité du terrain. Lâcheté politique. Courage politique. Opposition tonique. Résistance à la pensée unique. Pas de langue de bois. Richesse du débat d’idées. Nicolas Sarkozy. On ne peut même pas dire que ses discours sont des coques de noix ; dans les coques de noix, il y au moins quelque chose qui ressemble à un cerveau.

Pour dire bref, on retrouve chez lui le même travers chez que Sarkozy : croire que la volonté fait tout et peut tout faire, dans n’importe quel cadre. C’est exactement la même bouillabaisse d’opportunisme, de pensée magique, de foi superstitieuse dans la volonté individuelle. Sauf que Copé est en retard : à la même étape de son parcours politique, c’est-à-dire au moment de la conquête et de la dévoration du parti, Sarkozy était incomparablement plus populaire. Il portait encore la puissance d’une surprise. Copé est né trop tard, dans une France trop sarkoïsée. « De par mes parents […] je suis moi aussi, comme Nicolas Sarkozy l’a si bien exprimé le 14 janvier 2007, un ‘’petit Français de sang mêlé’’ », s’autobiographe-t-il sur son site. Rien de pire que du storytelling réchauffé. Son ambition sans bornes même paraît anachronique, alors que le pouvoir politique n’a jamais été si peu alléchant.
         Il paraît qu’aujourd’hui Sarkozy a du respect et de l’admiration pour son dauphin. C’est même Rachida Dati qui l’a révélé. Mais que la seule personne pour qui Sarkozy éprouve admiration et respect soit son reflet dans le miroir, ce n’est plus de nature à étonner personne.
              Normal.




Election du dimanche 18 novembre :

Team COPÉ

Ticket : Luc CHATEL, Michèle TABAROT

Une centaine de parlementaires :
         Députés : Patrick BALKANY, Étienne BLANC, Luc CHATEL, Henri GUAINO, Christian JACOB, Roger KAROUTCHI, Lionnel LUCA, Thierry MARIANI, Hervé NOVELLI …
         Sénateurs : Serge DASSAULT, Jean-Claude GAUDIN, Jean-Pierre RAFFARIN…
Autres personnalités : Charles BEIGBEDER, Christine BOUTIN, Rachida DATI, Brice HORTEFEUX, Nadine MORANO, Guillaume PELTIER, Jean SARKOZY, Nicolas SARKOZY (selon la rumeur)…


Team FILLON

Ticket : Laurent WAUQUIEZ, Valérie PÉCRESSE

Plus de 150 parlementaires :
         Députés : Bernard ACCOYER, François BAROIN, Xavier BERTRAND, Éric CIOTTI, Bernard DEBRÉ, Patrick DEVEDJIAN, Christian ESTROSI, Jean LEONETTI, Éric WOERTH…
         Sénateurs : Chantal JOUANNO, Gérard LONGUET…
Autres personnalités : Roselyne BACHELOT, Édouard BALLADUR, Éric BESSON, Claude GUÉANT, Jean TIBERI…


6 courants en lice :


« France moderne et humaniste »   -   Libéralisme, centrisme, fédéralisme européen (Chatel, Léonetti, Longuet, Raffarin...)
« La boîte à idées »   -   Refondation du fonctionnement partisan (Apparu, Balladur, Bertrand, Juppé, Le Maire...)
« La Droite populaire »   -   Droite « décomplexée », sécuritaire, anti-immigration (Luca, Mariani...)
« La Droite forte »   -   Héritage sarkozyste : identité, travail, mérite, anti-assistanat (Accoyer, Didier, Hortefeux, Peltier...)
« La Droite sociale »   -   Gaullisme social, centrisme, défense des classes moyennes, lutte contre l’assistanat (B.Debré, Wauquiez)
« Le gaullisme, une voie d’avenir pour la France »   -   Europe des nations, défense de la Ve République, souverainisme (Alliot-Marie, Guaino, Karoutchi, Ollier)







lundi 2 juillet 2012

Valls a mis le temps



Sa femme, la violoniste Anne Gravoin, avait été prévenue par le président normal le soir du 6 mai à la Bastille : « Je t’emprunte ton homme, tu ne vas pas beaucoup le voir pendant 5 ans… ». Le Catalan a donc réalisé son premier rêve : devenir le « premier flic de France », comme Clemenceau, son idole politique – et comme Sarkozy, avec lequel la comparaison l’agace prodigieusement. Mais que vouliez-vous que Valls devienne ?


Qu’elle a été commentée, cette fameuse cote d’avenir du Figaro Magazine où Manuel Valls s’est vu propulsé en tête du gouvernement : 41 % des Français, semble-t-il, « souhaitent lui voir jouer un rôle important au cours des mois et années à venir ». Devant Fabius, Montebourg, Moscovici et Vallaud-Belkacem pour citer les autres ministres d'Ayrault I et II. Valls se rapproche même aujourd’hui du luxueux titre de « personnalité de gauche préférée des Français » derrière Jack Lang, le pétillant haut dignitaire techno et ex-Surintendant des Plaisirs, et Delanoë, le fringant promoteur balnéaire des littoraux parisiens.
Valls n’est pas un nourrisson politique. Mais cela fait si longtemps qu’on le classe parmi les « jeunes lions » ou les « éléphanteaux » au sein de la savane socialiste que Manuel Valls a fait oublier son âge ; en fait, cela fait si longtemps qu’on le range parmi les « quadras »… qu’il va finir par atteindre les 50 ans, à la mi-août (on peut faire la même remarque pour un autre franc-tireur du PS, Montebourg, dont Valls est l’aîné pour trois mois et demi).

Si le parcours de Valls a été tortueux, c’est qu’il a toujours mis un soin particulier à miser systématiquement sur le mauvais cheval. Son statut de rocardien de la première heure (il adhère au PS dès sa majorité, en septembre 1980) lui a certes permis d’infiltrer les réseaux de la « Deuxième gauche », contre les mitterrandiens, mais c’était à une époque où son idole Michel Rocard semblait encore avoir un destin présidentiel.
Ses années 90 sont marquées par des prises de fonctions secondaires au sein du PS, mais surtout par deux échecs cuisants aux élections législatives. En 1993 dans le Val d’Oise, Manuel Valls est sèchement battu dès le premier tour – une défaite qu’on ne peut mettre entièrement sur le compte de sa cravate en soie bariolée et de sa veste bleu canard. En 1997, dans la circonscription d’Argenteuil, il est défait par le maître des lieux, le communiste Robert Hue. Par défaut, il devient alors conseiller en communication de Lionel Jospin.
C’est auprès de Jospin qu’il est rattrapé par la sordide affaire de la MNEF. Ressort des archives une lettre de Valls datée de décembre 1990 – il était alors chargé de mission de Rocard à Matignon – qui mettait en lumière le chantage exercé par le PS sur feu la Mutuelle nationale des étudiants de France, et les liens troubles existant entre elle et Matignon, notamment par l’entremise des lambertistes et de l’éminence grise tous azimuts Alain Bauer… L’affaire de la MNEF, largement oubliée aujourd’hui, avait entaché des personnalités comme Cambadélis, Strauss-Kahn, Harlem Désir ou Julien Dray entre 1998 et 2004 ; le financement d’associations comme SOS Racisme avait aussi été mis en cause, mais c’est le véreux trésorier de la MNEF seul, Olivier Spitakhis, qui avait été finalement condamné à 18 mois de prison pour détournements de fonds publics et emplois fictifs.

Valls renonce à « sa banlieue », le Val d’Oise, pour partir à la conquête d’Évry. Il arrive en territoire conquis dans la préfecture de l’Essonne, ville socialiste depuis 1977, ce qui est loin de plaire au maire-adjoint PS Pierre-Jean Banuls, qui enclenche contre lui une campagne d’une violence rare. « Évry n’a pas besoin d’une tête de liste parachutée, technocrate, ne tenant pas parole, carriériste », pilonnent ses tracts. « Ce n’est qu’un apparatchik, particulièrement connaisseur des environnements confortables des cabinets ministériels », « un technocrate sans carrure, sans chaleur, sans charisme ».
Banuls parvient à pousser Valls à la triangulaire, mais ne peut empêcher sa victoire. Valls devient même enfin député l’année suivante, en 2002.
« Evry, ou l’histoire d’une belle idée qui a échoué. Des rues larges, un parc au milieu de la ville, des immeubles signés d’architectes de renom, jusqu’à la cathédrale, la seule érigée en France au XXe siècle, Evry ce devait être « la banlieue autrement ». Mais la « ville nouvelle » a mal vieilli, ses quartiers, où toutes les classes sociales devaient cohabiter, se sont dégradés. Peu ou pas de vie culturelle, des rues désertes le soir », résume de façon désenchantée le reportage de France 2 à l’époque.
            « Aucun recoin de la ville ne doit être laissé aux voyous » déclare le nouveau maire, à contre-courant de la rhétorique de son parti. Fin 2002, il s’oppose médiatiquement (et vainement) à l’installation d’une supérette entièrement hallal, symbole de la communautarisation de la ville. Depuis, Valls a mis en place la télésurveillance des commerces et doublé les effectifs de police municipale ; malgré cela, la circonscription d’Évry se classe au 5è rang national pour la criminalité des agglomérations de 100 000 à 250 000 habitants.

            En 2004, il rejoint un temps Fabius dans sa campagne contre le traité constitutionnel, avant d’effectuer un spectaculaire virage à 180° accompagné d’une pirouette langagière étourdissante : « J’étais partisan du non, mais face à la montée du non, je vote oui ». Valls a depuis résolument rallié les rangs fédéralistes, et défendu la ratification du traité de Lisbonne.
            Le 2 août 2006, il lance un vibrant appel à la candidature de Lionel Jospin (« un homme d’État expérimenté, solide et cohérent, capable de porter une vision, de redonner du sens à la fonction suprême »). Moins de deux mois plus tard, son champion jette piteusement l’éponge.
            En novembre 2008, sa vision politique et stratégique est à nouveau prise en défaut. Soutenant Ségolène Royal jusqu’au bout de la farce, c’est-à-dire en réclamant l’arbitrage d’un tribunal sur les soupçons de fraude favorable à Aubry, il se brouille définitivement avec cette dernière, qui lui suggère de quitter le PS. Il faut dire que Valls multiplie alors les déclarations sur la nécessité de refonder et rebaptiser un PS en état de décomposition. « Le mot socialiste ne veut plus rien dire », « c’est minuit moins le quart, là, avant la mort clinique du PS », estime-t-il sur I-télé en juin 2009, après l’échec des Européennes.
            C’est à la même époque que Valls est pris la main dans le sac en plein délit de constat d’évidence. À Évry, au cours d’une brocante, il oublie son micro et lâche à un collaborateur : « Belle image de la ville d’Évry. Tu me mets quelques blancs, quelques white, quelques blancos… » La présentatrice de l’émission de Direct 8 sur laquelle est diffusée l’image n’est alors autre que… Valérie Trierweiler.
            En 2010, Valls met à nouveaux les pieds dans le plat en proposant de « déverrouiller » une réforme symbolique de l’ère Jospin / Strauss-Kahn / Aubry : les 35 heures. « Valls embarrasse le PS et réjouit l’UMP », se pourlèche Le Figaro.



L’Express titrait la semaine dernière : « Valls, le socialiste de droite » – oxymore de pacotille au demeurant ; on attend encore ce titre véritablement provocateur et subversif que serait « Untel, le socialiste de gauche ». Le Monde Diplomatique, sur son site internet, osait même intituler un portrait au vinaigre : « Vous avez aimé Claude Guéant ? Vous adorerez Manuel Valls ».
            Nostalgique du service militaire, se revendiquant de la gauche « clintonienne » ou « blairiste », désireux de « réconcilier la gauche avec le libéralisme », il faut dire que Valls prête le flanc aux procès en « droitisme ».
Le choix de Manuel Valls à la place Beauvau est un signe clair envoyé à la droite ; l’UMP, parti d’opposition pour la première fois de son existence, ne peut même pas attaquer à cette faille de l’armure qu’était le « laxisme angéliste maternant » de la gauche socialiste. Pour compenser, la droite n’en peut plus de beurrer des couches d’onguent perfide sur le nouveau ministre. Jean-François Copé a pris la peine de le féliciter au téléphone, « sincèrement heureux de sa nomination » ; Claude Guéant se montrait dithyrambique sur le choix de son directeur de cabinet, le préfet Jean Daubigny ; Brice Hortefeux lui a également laissé un message ; quant à Christian Estrosi, il confiait : « Manuel et moi, quelle différence ? On parle le même langage, mais toute sa démonstration est détruite par Christiane Taubira ». Xavier Bertrand, enfin : « Valls ? C’est Sarkozy sans le son ».
Judas ne se contente plus d’un baiser, il a carrément ouvert une association « Free Hugs ».

L’INA a ressorti pendant la campagne les premières apparitions cathodiques de « Manolo ». 1982, Manuel Valls a 20 ans. Le maxillaire déjà viril, la voix déjà grave, l’œil déjà vif, il débite déjà, presque sans bafouiller, un discours sur la valeur-travail amené à connaître un avenir fécond :
« Le premier souci des jeunes, c’est le travail. À quoi sert l’école si elle débouche sur le chômage ? À cet égard l’héritage de la droite est énorme : plus de 2 millions de chômeurs, surtout des jeunes, et en particulier des filles. […] Il faut que les lycées de formation professionnelle servent à quelque chose, qu’ils préparent des CAP qui débouchent sur un emploi concret. Ce que nous voulons, nous, c’est vivre ; travailler. »
            Dans d’autres vidéos, il martèle un volontarisme obsessif (« Il faut faire bouger les choses ») qui n’est pas sans rappeler l’attitude d’un Copé ou d’un Sarkozy au même âge.
            Sarkozy sent très tôt la connivence qui peut exister entre eux deux. Alors que Valls était conseiller de Jospin, raconte L’Express en 2007, Sarkozy lui aurait proposé dans son style très caractéristique : « Un jour, je te proposerai de travailler avec moi… Et tu accepteras d’entrer au gouvernement. » Réponse du tac au tac : « Non, je n’accepterai pas. Je pense que ce pays a besoin d’une droite et d’une gauche. Chacun son camp. »
            Dont acte. En 2007, Valls balaie d’un revers la proposition de Sarkozy de l’intégrer comme ministre d’ouverture, laissant l'occupation de la Place Beauvau à Michèle Alliot-Marie.
           
            Mais si Valls est promis à un bel avenir médiatique, c’est qu’il est aussi un rêve de complotiste. Pour au moins trois raisons.
D’abord il n’est pas né Français. Né en 1962 à Barcelone dans une famille d’artistes par la suite expatriés à Paris, ce fils d’un catalan et d’une suisso-italienne devient même socialiste (1980) avant d’être naturalisé (1982) français.
C’est à cette époque que Valls commence à cultiver des amitiés très particulières. Avec le futur gourou de la communication Stéphane Fouks, aujourd’hui patron de la pieuvre Euro RSCG. Avec le futur influent « criminologue » Alain Bauer, qui sera l’employeur de son ex-femme dans les années 90 ; qui sera surtout de 2000 à 2003 grand maître du Grand Orient de France, première loge maçonnique du pays, et proche conseiller du président Sarkozy sur les questions de sécurité et de terrorisme.
Valls lui-même adhère un temps à la franc-maçonnerie avant de s’en éloigner. Pour les paranoïaques du complot, le mal est fait. Certaines phrases pour le moins maladroites lui sont de plus reprochées, comme par exemple : « Par ma femme, je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël ». Valls a prononcé un long discours au dernier dîner du CRIF, ce 21 mai, s'exprimant longuement sur l’affaire Merah : « Quand un juif de France est attaqué, c’est la République elle-même qui est attaquée », a-t-il notamment déclaré.
            Enfin, Valls a de notoriété publique été invité en 2008 au groupe Bilderberg, sympathique raout itinérant qui réunit chaque année depuis 1952, sans la moindre médiatisation, une centaine de personnalités, essentiellement américaines et ouest-européennes, de la diplomatie, des affaires, de la politique et des médias.
Ce cumul incroyable de facteurs aggravants devait bien sûr exciter la curiosité de tous les théoriciens du complot.

« We are Change Paris » est une bande de NOMistes* postpubères un peu masochistes qui passent le plus clair de leur temps à écumer naïvement les séances de dédicaces de foires du livre pour se briser sur de la langue de bois embarrassée et des services d’ordre revêches, dans le seul but de nourrir leur site Internet de vidéos creuses.
Octobre 2011. Manuel Valls, qui dédicace son dernier ouvrage, fait l’objet d’une interview-surprise par les jeunes de "WAC". La réunion Bilderberg est vite sur la table. Valls répond de mauvaise grâce.
« D’abord je vous invite, vous qui vous intéressez à ce sujet, à ne pas trop fantasmer sur la réalité de ce pouvoir. J’ai été invité comme le sont des responsables politiques importants. J’ai trouvé ça intéressant, mais je n’ai pas eu le sentiment d’être au cœur d’un vaste complot. C’est un lieu comme il en existe beaucoup. »
Comme l’entretien s’éternise, les jeunes hacktivistes récitent peu à peu tout le chapelet de la gouvernance mondiale. Ils s’interrogent malhabilement sur ces lieux secrets où se réunissent des hommes politiques de droite, de gauche certes… mais des hommes qui sont essentiellement « mondialistes ». Le mot-clé fait jaillir une lueur dans le regard de Valls.
« Ah, mondialistes ! Oui, oui, et au cœur même du complot judéo-maçonnique. Et il y a même des gens qui expliquent que les attentats du 11 septembre n’ont pas eu lieu. (Il égrène sur ses doigts) Les mêmes qui critiquent le Bilderberg, qui mettent en cause Le Siècle, qui parlent du complot mondialiste, sont les mêmes, comme vous Messieurs, qui posent des questions sur le 11 septembre. Les questions que vous vous posez sont assez inquiétantes, surtout quand on est aussi jeunes que vous… Et ce sont les mêmes qui ensuite nient la Shoah ! L’entretien est terminé, je vous remercie. Au revoir. Bonne fin de journée. Et reprenez vos esprits. »

            Étonnante rhétorique qui ne fera qu’attiser les perplexités. Mais Manuel Valls, et c’est peut-être une qualité pour un ministre de l’intérieur, n’a pas peur de l’impopularité. La preuve, il a annoncé ce week-end vouloir s’attaquer au « fléau » de l’alcool chez les jeunes.
            Normal.



* NOMiste : partisan de l’idée qu’il existe un gouvernement global secret qui projette d’instaurer par la manipulation un « Nouvel Ordre Mondial », forme de supranationalisme antidémocratique et tout-puissant.



Article du Parisien (13 septembre 2000) sur la lettre de Manuel Valls à la MNEF



samedi 19 mai 2012

Et Flanby flamba



Au pays du président normal, on se demande si on ne vient pas d’assister à la meilleure blague de l’histoire de la Ve République.


Dire que l’élection de François Hollande à la tête de notre pays est une plaisanterie n’est même pas une invective de mépris ou d’aigreur. C’est le constat placide et imparable que font tous les gens sensés de ce pays.
L’impression tenace que nous venons tous d’être témoins d’une mystification, d’une hallucination collective, d’un canular du niveau de l’invasion martienne narrée par Orson Welles en 1938, joue un rôle essentiel dans l’interprétation que chacun fait de l’« événement ». Il y a ceux, innombrables, qui rajoutent leur pierre à l’édifice-fantôme patiemment échafaudé pendant toutes ces semaines de vide ; ceux qui se gargarisent, dans leur "Numéro historique", de scènes de liesse, de ferveur mitterrandienne, de vent de l'Histoire.
Il y a même ceux qui tentent de storyteller François Hollande : le jamais décevant Libé sortait dès les résultats un hors-série de 72 pages sur le parcours et le triomphe de Hollande, sobrement intitulé « L’histoire d’une victoire ». Sarkozy se prêtait magnifiquement à ces stratégies de mise en récit : on se récitait volontiers au coin du feu les prouesses de ce fils d’immigré hongrois qui avait conquis le plus grand parti de France à la force du poignet, avec à la clé des épisodes aussi romanesques que la conquête autoritaire de la mairie de Neuilly, la prise d’otages de HB, l’irrésistible ascension à Beauvau, la féroce rivalité avec Villepin, l’affaire Clearstream, le drame Cécilia, l’idylle Carla, les trahisons, les perfidies, les coups de force, les coups bas, les coups durs, etc. Une belle histoire estampillée au fer rouge dans les esprits par des films aussi impertinents que La Conquête de Xavier Durringer.
Et il y a ceux qui ont pris le parti d’en rire. Pourquoi ? Parce que Hollande est un président à contre-pied et que l'art du contre-pied est un élément comique puissant.

À contre-pied du système médiatique tout d’abord. Alors même que la personnalisation de la politique va croissant, le potentiel d'idéalisation du pouvoir va décroissant depuis trente ans.
Mitterrand était un président fascinant et mystérieux. Chirac était un président mystérieux mais peu fascinant. Sarkozy fut un président fascinant mais sans mystères. Hollande, a priori, ou plutôt à l’évidence, n’est ni mystérieux ni fascinant. Il suscite au mieux l’admiration inerte qu’on éprouve devant un monsieur qui a des diplômes.
Hollande n’ira pas « chercher avec les dents » ou « nettoyer au Kärcher » quoi que ce soit. Il n’épousera pas de top model. Il ne poussera pas les autres grands de ce monde pour être à son avantage sur les photos de famille.
Hollande est un homme profondément amédiatique. Il n’y aura pas de remake de La Conquête pour Hollande ; le seul réalisateur qui aurait pu en faire quelque chose, Max Pécas, a disparu sous Raffarin.

À contre-pied, car le pied de nez fait à la droite est de toute beauté. Il y a plus de satisfaction à avoir battu Sarkozy de cette façon qu’il n’y en aurait eu avec un Strauss-Kahn auréolé de ses hauts faits de gouvernance globale ; s’y rajoute en effet ce léger nappage de joie mauvaise de l’avoir défait avec un homme bien loin de son parcours, de son énergie, de son aura. Il y a aussi quelque chose de quasi-saugrenu à avoir triomphé à bord du Sous-marin rose, de la Machine-à-Perdre, d’un parti donné en état de mort clinique à la fin d’une decennis horribilis où il avait enchaîné déception sur humiliation (mai 2002, juin 2005, mai 2007, novembre 2008, mars 2009 pour rappeler les meilleurs épisodes).
Tout à fait parallèlement, on peut s’émerveiller de voir les cadors de la gauche modernante accoucher de discours rayonnants sur la renaissance du socialisme. En réalité, on risque moins de voir défiler les chars soviétiques que les think-tanks germanopratins. Les pontifes de Terra Nova, ceux-là même qui conseillent au PS de se détacher de sa base populaire pour draguer immigrés, jeunes-filles et minorités souffre-douleurs, convoitent déjà les postes de pouvoir si bien mérités qui pourraient les faire passer du statut d’éminences grises à celui d’éminences jaune fluo.
Rire, parce que le combat du président normal contre l’hydre financière, promis lors du discours du Bourget*, promet d’être dantesque. On a hâte de voir ce dont François Hollande, protégé d’Attali et de Delors, « ouiste » au Traité de constitution européenne de 2005, meilleur ami de Jean-Pierre Jouyet – président de l’Autorité des marchés financiers – sera capable dans l'arène.

Rire, enfin, parce que c’est tout de même François Hollande que nous avons élu.
En 1981 déjà, Hollande faisait rire. Jacques Chirac le premier, voyant se parachuter face à lui, aux élections législatives corréziennes, un premier de classe à lunettes de 25 ans et demi qui lui rendait seize centimètres – et faillit le mettre en ballotage.
Après le président bling-bling, le président splash-splash.
Pendant trente ans, Hollande a fait rire – y compris, on n’ose dire surtout, dans sa famille politique. Son impressionnante collection de surnoms – Flanby, Fraise-des-bois, Guimauve, Chamallow, Grollande, Mollande, Babar, Culbuto, Porcinet, Frère Benêt, Patapouf, Le Grand méchant Mou, le Capitaine de pédalo, le Conque errant – est passée à la trappe. Mais rien à faire, pour les spectateurs des Guignols de l’info, le président Hollande sera toujours cet eunuque pataud au rire gras à qui on promettait de « garder les gosses » pendant l’élection de 2007.
Aujourd’hui, les sarcasmes se sont tus. Ou plutôt, les rieurs ont changé de camp. Il faut dire que cette soudaine déférence qui enveloppe l’entourage de Hollande a en soi un fort potentiel comique. Que de marrades en perspective lorsqu'on entend déjà Arnaud Montebourg, suspendu par Royal en 2007 pour ses galéjades gratuites sur son compagnon, affirmer avec le meilleur sérieux du monde que Hollande sera « le nouveau Roosevelt » de l’Union européenne.

Reconnaissons des mérites à Hollande. Être un homme sans histoires n’empêche pas de saisir certaines tendances de l’Histoire. Il a su saisir sa chance, qualité qui suffit, au fond, à en faire un sarkozyste en puissance. Il a compris avec acuité l’équilibre entre espérance et apaisement qu’il devait créer autour de sa campagne : réaliser d’une part, à l’image de Mariano Rajoy en Espagne, une campagne « zéro risque » basée sur la constance des idées ; exprimer ponctuellement, d’autre part, quelques idées fortes sur le « rêve français », la finance folle et la passion républicaine de l’égalité. Il avait fort bien vu, et depuis plus longtemps qu’on ne le pense, le parallèle avec l’élection de 1981 – et l’intérêt qu’il avait à se mitterrandiser.
 On ne peut pas dire que Hollande ait le profil du prophète. Et pourtant, il avait prédit comment perdrait Sarkozy. C’était il y a quatre ans, pendant l’université d’été du PS de 2008, et l’anaphore était déjà sa figure de style favorite :

« Vous verrez, Sarko, en dépit des apparences, c'est Giscard. Comme lui, il entame par une forme d'ouverture. Comme lui, il va être pris à revers par la crise économique. Comme lui, il va affronter une impopularité grandissante. Comme lui, il va se perdre dans l'admiration de sa propre personne. Comme lui, il humilie les siens. Comme lui, il va perdre toutes les élections locales. Comme lui, il va chercher son salut en essayant de retrouver ses bases électorales de la droite dure. Comme lui, il va s'isoler. Comme lui, il sera donc battu. »

Normal.



* « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. » (Le Bourget, 22 janvier 2012)


mardi 15 mai 2012

La défaite en chantant




Au pays du président normal, on avait toujours eu un goût romantique pour les belles défaites.


De là à comparer le revers de Sarkozy aux échecs héroïques de Diên-Biên-Phu ou de Séville 82, le pas est certes un peu large. Mais tandis que le discours de Tulle, avec son lyrisme pataud de kermesse d’école primaire, tiédissait le peu d’ardeur suscité par la première victoire socialiste depuis trois décennies, Sarkozy, dans des « adieux » étonnamment fair-play, parvenait à susciter une espèce d’attendrissement nostalgique même chez ceux qui n’avaient aucun bon souvenir de lui. On a retenu aussi, bien sûr, le geste protocolaire du 8 mai qui associait ex-président anormal et futur président normal, revisitant au passage de façon inspirée le concept des « Deux corps du Roi ».
            À se demander qui des deux avait réellement remporté l’élection présidentielle.

            Sarkozy est un homme profondément paradoxal. Il a vécu ces cinq dernières années dans un présentisme continuel, tête dans le guidon, dans une présidence de colmatage, sans vision à long terme de la place de la France dans le XXIe siècle. Et à l’inverse de cette logique de politique au jour le jour, il a choisi de toujours dédaigner les journalistes, les cotes de popularité et les manifestations d’hostilité pour s’en remettre à l’Histoire. « Dans un an, les gens m’adoreront ; en France, on aime les présidents quand ils sont partis », confiait-il à Balladur le 11 mai. Il convenait auparavant de réussir sa sortie, après avoir, au début de son quinquennat, chuté de 20 à 30 points de popularité en l’espace de six mois. Il convenait donc au préalable de ne pas essuyer l’humiliation que tous se délectaient à lui promettre depuis un an.
            Ne nous y trompons pas. Pour un animal politique habitué à vaincre tel que Sarkozy, il y a quelque chose de mortifiant à perdre face à un demi-sel tel que Hollande ; il y a 18 mois encore, il n’envisageait même pas de l’affronter. Il y a un an encore, il estimait la place de Hollande due « à une conjoncture astrale fantastique ». Il y a un mois encore, il répétait à qui voulait l’entendre qu’il aplatirait son adversaire en plateau-télé ; on a vu le résultat. Mais il est incontestable qu’il était préparé à l’échec. Le 6 mai, lorsqu’il s’est enfermé avec Guaino en fin d’après-midi, il lui a fait écrire uniquement le discours de défaite.
Sarkozy n’a pas perdu par 60-40, ni par 55-45, ni même par l’écart qu’il avait infligé à Ségolène Royal ; l’étrange soulagement qui transpirait de son discours de la Mutualité ne pouvait que trahir que le score final, 51,6 % - 48,4 %, était loin de lui être défavorable. Au point que Jean-Pierre Raffarin osait avancer sur Twitter, dès le soufflé retombé : « Finalement, l’écart montre que cette élection était gagnable ».

Les professionnels de la stratégie rétroactive ont massivement glosé sur les tactiques employées par Sarkozy tout au long de la campagne. On a prétendu, sans aucun fondement d’ailleurs, qu’il aurait pu mieux faire en se représidentialisant. On a critiqué sa « droitisation » ; sa « chasse sur les terres du FN ». Dans une densité de points Godwin jamais vue dans le débat républicain, on a ressorti tous les bruits de bottes et toutes les histoires d’heures sombres de nos livres d’épouvante.
Mais qu’entend-t-on au juste par « droitisation » ? Pas grand-chose, sauf à considérer qu’un discours de régulation de l’immigration suffit pour être catalogué à l’extrême-droite. Il serait intéressant de savoir qui profite réellement de la confusion partout entretenue entre futurs immigrants, immigrés clandestins, immigrés légaux, immigrés naturalisés, descendants d’immigrés de première, deuxième, vingtième génération.
Situer le FN à la droite de l’UMP relève d’une vision très spatialisée – et finalement très statique – du paysage politique français. Elle laisse entendre – et Marine Le Pen entretient cette chimère à dessein – qu’une alliance est possible entre les deux partis, à l’image des ententes socialo-communistes. C’est confondre les électorats et les partis ; si l’électorat frontiste a, par conservatisme, trouvé Sarkozy moins repoussant que Hollande, les partis seraient en revanche tous deux gravement éparpillés en cas de coalition. C’est confondre les actes et les discours ; Sarkozy a martelé un discours frontiériste en citant du Debray prédigéré, mais a mené pendant cinq ans une politique atlantico-libérale aux antipodes du souverainisme. C’est ne pas voir, enfin, que par-dessus l’antique clivage droite-gauche s’est superposée une autre ligne de fracture entre mondialisme / libéralisme et patriotisme / républicanisme qui crée des ponts inattendus, certes, mais sûrement pas entre Sarkozy et le clan Le Pen.

Et c’est au fond se méprendre sur ce qu’était le sarkozysme ; à savoir une vaste ratatouille idéologique.
Sarkozy lui-même n’était qu’une force en mouvement, qui piochait au gré des situations des quignons de pensée politique chez des conseillers et des proches avec qui il ne partageait que des facettes intellectuelles, pour ne pas dire des façades. Trop de cuisiniers gâtent la sauce. Guaino, Buisson, Pébereau, Guéant équilibraient le sarkozysme chacun à leur façon, mais en un patchwork totalement vide de contenu. Quand le 15 avril à la Concorde le « candidat du peuple » citait quasi-simultanément Malaparte, puis Bonaparte, De Gaulle, puis Jean Monnet, on hésitait à trancher entre le simple plaisir du name-dropping et la vraie confusion intellectuelle.
Voilà ce qu'était le sarkozysme. Un agglomérat inconsistant de toutes les formes de droites traditionnelles, abâtardies, dévoyées dans un shaker idéologique fusionnant pêle-mêle néo-gaullisme, néo-maurassisme, néo-libéralisme et néo-conservatisme. Sarkozy était Napoléon pour les uns, Badinguet pour les autres.

C’est bien pour cela que Sarkozy ne pouvait pas avoir de scrupule à pratiquer une politique d’ « ouverture » au début de son mandat. Un homme uniquement animé par le pragmatisme ne peut avoir de trace de sectarisme.
Ce qu’était le sarkozysme ? Il faudrait répondre d’abord en allemand et en grec : realpolitik, kairos (capacité à saisir le moment opportun), et enfin volontarisme – cette foi inébranlable en l’énergie individuelle qui englobait tout son discours creux sur la valeur-travail.
Sarkozy est bien plus un mystique qu’un idéaliste. Il a cru que sa seule force psychologique suffirait à redonner les rênes de la France au pouvoir politique, sans s’en donner les moyens concrets. Il a attaqué en toute fin de course les traités européens et les rouages absurdes de la BCE, après avoir ratifié toutes les délégations de souveraineté, après s’être mis à l’idolâtrie merkophile – ce fameux modèle allemand qui a disparu de sa bouche après le mois de janvier, devant la stagnation des courbes de sondages.
            Le sarkozysme n’a jamais été une doctrine ; il a à peine été une politique. Au mieux, une force d’adaptation. Paradoxalement, c’est peut-être cela qui a sauvé son bilan. La moindre tentation de cohérence intellectuelle aurait levé le voile de façon aveuglante sur le prévisible échec de son agitation, et aurait fait imploser son parti ; l’UMP, conglomérat improbable de forces de pensée ayant l’étiquette de droite comme seul bien commun, ne pouvait survivre et être forte que sous la coupe d’un brillant caméléon. C’est pour cette même raison que le prochain leader de la droite parlementaire, quel que soit son nom, devra être un clone politique de Sarkozy ; il devra allier cette capacité extraordinaire au rassemblement des opposés, au double discours, à l’enfumage hyperactif. On parle d’un certain Jean-François Copé sur les rangs.
Normal.




Les 3 chiffres à la con

1,83 : c'est, en points de %, la progression de Hollande sur Sarkozy entre les deux tours. L'écart était de 1,45 point au soir du 22 avril (519 000 voix) ; Hollande l'emporte finalement avec 3,28 points de marge ; une bascule de seulement 620 000 voix sur 46 millions d'inscrits.

0 : c'est le nombre de candidats qui ont appelé à voter Sarkozy pendant l'entre-deux-tours. Mélenchon, Joly et Poutou ont plus ou moins explicitement appelé à voter Hollande, Bayrou et Cheminade ont indiqué qu’ils voteraient Hollande à titre personnel, Le Pen a appelé au vote blanc, Arthaud a refusé de choisir entre les deux candidats, Dupont-Aignan a laissé ses électeurs libres de leur choix en restant secret sur le sien.

81 % des Français jugent la sortie de Nicolas Sarkozy "réussie" ; mais 6 sur 10 ne croient pas à la fin de sa vie politique (Sofres / I-Télé)



dimanche 13 mai 2012

Etat de disgrâce


Au pays du président normal, on avait appris à être pessimiste.

Le pessimisme, c’est avantageux ; certes on se prend des réflexions parce qu’on fait la gueule au p’tit déj, mais au moins on se prémunit contre toutes les déceptions.
            Champions du monde du pessimisme, de la méfiance, de l’antitoutisme, les Français. On nous le ressasse tous les ans. Les instituts de sondages le répètent à l'infini, jamais las d'enrubanner de doctes arabesques les tombereaux de chiffres dégouttant de leur science molle. C’est qu’au fond on ne peut plus vraiment répondre qu’on est optimiste, au risque d’être taxé de naïveté. On ne peut plus répondre qu’on a confiance dans les institutions, au risque d’être traité de pigeon.
            La méfiance est peut-être au fond le sentiment le plus véritablement démocratique. Mais si on ne peut voter sans méfiance, on ne peut gouverner sans confiance. Or par un dressage pavlovien à l’esprit critique, on a appris à émettre des réserves même lorsqu’on ne connaît rien sur un sujet. Certes on est dupe de part en part, mais au moins on fait mine de le savoir. C’est cela, la bêtise critique : c’est lorsqu’on n’est même plus assez naïf pour avoir un point de vue.
            
            Non, réellement, l’optimisme, alors que l’esprit fin de siècle commence à rogner sérieusement sur le début de siècle, alors que toute la création culturelle occidentale s’étire péniblement en un long fantasme apocalyptique, c’est la plus suprême des fautes de goût : c’est se résigner à exister en marge de la décadence classieuse des esthètes de la sclérose ; en somme, c’est refuser de vivre avec son temps. Ça ne date pas d’hier, au reste. Flaubert fournissait déjà cette éclatante définition au 3ème degré dans son Dictionnaire des idées reçues : « Optimiste : équivalent d’imbécile ».

            Aussi, il fallait voir les sympas-thisants de gauche douter jusqu’au dernier jour de la victoire de leur miraculeuse machine à perdre – il est vrai ordinairement infaillible en la matière. Cette alternance quasiment mécanique qu’on leur offrait sur un plateau depuis deux ans, alors que tous les gouvernements d'Europe étaient balayés par la crise, ils ne l’espéraient que du bout des lèvres, les pommettes encore tièdes des claques du passé, trop conscients peut-être du cadeau empoisonné que représentait l’accession au pouvoir dans un contexte si désastreux. Même après 20 heures, il fallait entendre nos futurs gouvernants, dans leur sens si délicieusement consommé de l’oxymore, barbouiller leur « joie grave » sur tous les canaux d’information. Et dès le crépuscule, il fallait sentir s’évanouir dans l’air, dans un colossal accès de dépression post-partum, le désarroi soulagé des masses embastillées, ébahies par la mort de la bête immonde, errant en une culbute réflexe de fourmis décapitées.
            Marx disait que l’Histoire se répète toujours ; une première fois de façon tragique, une seconde de façon farcesque. Le match Hollande – Sarkozy aura poussé le mimétisme avec le duel Mitterrand – Giscard jusqu’à l’ampleur du score, à un dixième près. Sauf qu’on a sorti la machine à calculer, et qu’on a eu tôt fait de vociférer que Hollande disposait certes d’un petit million de voix d’avance, mais était le président le plus mal élu de la Ve République en comptant les votes blancs et nuls. On avait parlé avant l’élection du risque d’une « bonne défaite » pour Sarkozy. Et peut-être lui-même espérait-il précisément cette sortie digne, soulignée par son lacrymal discours d’adieu aux hooligans transis de la Mutualité. Pour l’UMP, il faut sans doute moins parler d’une défaite que d’une « non-victoire ». Pour le PS, moins d’une victoire que d’une non-défaite.


            Ceux qui tablaient sur une déroute sarkozyste pour rebâtir sur les cendres de la droite en auront été pour leurs frais ; idem pour ceux qui espéraient un large acquiescement, même peint en trompe-l’œil, autour de François Hollande. Le climax de douze mois de parade nuptiale a enfanté d’une belle soirée de dupes ; heureusement que personne n’en attendait rien.
            Le 8 mai, Sarkozy et Hollande se tenaient épaule contre épaule pour les cérémonies du Souvenir, sereins, augustes, présidentiels. Comme pour rendre plus artificielles encore les hargnes, les bravades, les ultimatums de la titanomachie cathodique qui avaient cours encore une poignée d'heures plus tôt.
            Normal.



Les 3 chiffres à la con

1,2 million : c'est l'écart d'audience moyenne qui sépare France 2 de TF1 sur la soirée électorale du second tour (5,8 millions contre 4,6 millions). Quatre jours plus tôt, la chaîne publique avait établi une performance historique : pour le débat de l'entre-deux-tours, retransmis rigoureusement à l'identique sur TF1, elle avait devancé pour la première fois sa concurrente (9 millions contre 8,1 million).

0 : c'est le nombre de sondages de second tour où Sarkozy a été donné vainqueur face à Hollande.

65 % des téléspectateurs réguliers du JT de TF1 ont voté Sarkozy (38 %) ou Le Pen (27 %) au 1er tour. 36 % des spectateurs privilégiant le JT de France 2 avaient voté Hollande, contre 14 % Sarkozy et 12 % Le Pen. (Ifop pour Marianne, 21-23 avril 12).









mercredi 9 mai 2012

Le heurt du choix


Au pays, on votait dimanche.


            On a voté François Hollande dimanche. On a respiré un grand coup, on a ressorti les gants de ski, les pince-nez, les forceps, les pinces de cheminée, on s’est shooté à la colle, on a pensé très fort à autre chose, et on est allé voter Hollande.
Question tactique, on s’est creusé le bulbe. « Pour que le FN profite de la chute de Sarkozy… » « Pour que les Rouges fassent pression sur les Bleus tout en marginalisant les Bruns… » « Pour recentrer Hollande… » « Pour que Copé gagne en 2017 » « Pour que les gosses aient enfin du tofu à la cantine… », etc.
On a repensé une dernière fois Rolex, Fouquet’s, Carla, Air Sarko One, valises, Karachi, Kadhafi, Woerth, Bettencourt, Takieddine, Balargone, Castoipauvcon, stylos volés, cigares, jets privés, Françafrique, bouclier fiscal, discours de Dakar, discours de Grenoble, budget de l’Élysée, censures, pressions, intox, peines plancher, auto-augmentation, EPAD, Traité de Lisbonne, Arnault, Bouygues, Dassault, Minc, Pinault.
On s’est repassé mentalement, une dernière fois, l’improbable trombinoscope. Les verdâtres Hortefeux, Guéant, Besson. Les insignifiants Fillon, Mercier, Bertrand. Les frétillants demi-mondains Dati, Kouchner, Mitterrand. Les prodigieux Douillet, Morano, Lefebvre, Bachelot. Les décevants MAM, Borloo, Yade.
C’est pourtant pas qu’il nous plaisait, l’ancien gros-tout-mou. C’est pourtant pas qu’elle nous faisait saliver, la mafia PS. On savait que, depuis la SFIO, la gauche ne se définit plus que par le fait qu’elle n’est pas la droite. On savait que Hollande était le remplaçant, le supplétif, l’ersatz, le par-défaut, le par-hasard, le par-dépit.
            Dans l’isoloir, on les a regardés une dernière fois, les papiers. On s’est dit que c’était pas un choix. On a opté pour la peste rose.
On est rentré prendre une douche, puis deux, on s’est fait un bain de bouche, on a pensé à s’immoler par le feu – on s’est dit que ça ne valait vraiment pas le coup.
On a regardé d’un œil I-Télé tenir une heure de direct sur un chiffre de participation. À 19 h 58, on s’est tous calés sur France 2. Le temps du compte à rebours, on a joué à se faire des faux frissons pour épicer un triomphe au goût persistant d’endive.
On a goûté à la joie ébahie d’être – enfin – dans le camp des vainqueurs ; on s’est repu de la consolation lâche et démocratique d’être du même avis que la majorité des gens.


            On a voté Nicolas Sarkozy dimanche. On a ressorti les pinces à barbecue, à linge, à épiler, les tenailles, les moufles, les gants Mapa, on s’est avalé une bouteille de désinfectant, on s’est bandé les yeux, et on est allé voter Sarko.
On a fait mentalement sa petite bouillie de calculs sordides. « Pour faire barrage au Front national à droite » « Pour ne pas que la gauche trinque en période de crise » « Pour garder mon poste d’humoriste à France Inter », etc.
            Et pourtant il nous a déçu, l’énervé de service. Il nous a fait honte, le survitaminé, le marathon man, l’homme-sandwich de Red Bull. Il a trahi, il a sali, il a souillé, il a abaissé, il a dégradé. Il a endolori les espoirs placés en lui. Son hyperprésidence n’a pu cacher qu’il n'était qu'un hypoprésident. Présent partout, puissant nulle part. Les médias qu’il était censé maintenir sous l’étouffoir le lynchaient soudain ; les banques qu’il était censé mettre au pas le tenaient plus que jamais en laisse. Ses tutoiements, ses insultes... sa mauvaise éducation si éclatante.
            Mais une image dominait tout. Une image surpassait tout le reste : celle de Guimauve le conquérant, agitant ses petits bras en l’air, obligé de se casser la voix pour se donner du charisme, le notable de IVe République à la bouille bonhomme, si génétiquement provincial qu’il donnait l’impression d’animer une foire à la saucisse jusque dans ses plus pharaoniques meetings. Hollande à l’ONU. Hollande chef des armées. Hollande avec la valise nucléaire.
            On a repensé une dernière fois aux légions désordonnées de la deuxième gauche syndicaliste, bêlant en boucle le seul alexandrin qu’elles aient jamais appris par cœur* dans les belles avenues parisiennes jonchées de tracts en faveur de l’espéranto ou de l’indépendance savoyarde. On a repensé aux concerts militants contre le racisme, la violence et la mort des chatons. On s’est dit que Harlem Désir allait devenir ministre. On s’est souvenu des malfaisants en chef Fabius, Aubry, Royal, Lang, Delanoë ; Yannick Noah, avec ses pieds nus et ses poches pleines.
Dans l’isoloir, on les a regardés une dernière fois, les papiers. On s’est dit que c’était pas un choix. On a opté pour le choléra bleu.
On est rentré, on s’est savonné les mains jusqu’au sang, on a pleuré un peu, on a pensé ressortir le cilice et la discipline ; on s’est dit que ça ne valait vraiment pas le coup. Du coup, on a écouté BFM TV nous détailler dans le menu celui des candidats pour le déjeuner. À 19 h 58, toute la petite famille s’est entassée devant TF1 pour y croire encore deux minutes – ça autorise tout, un compte à rebours.
On a goûté au soulagement mauvais d’être – enfin – dans l’opposition : désormais, ce qui se passerait ne serait plus de notre responsabilité.


            On a voté blanc dimanche. Le blanc était devenu, exceptionnellement de 8 à 18 heures, la couleur la moins salissante. Bien sûr on s’est senti un peu lâche. On s’est même senti un peu coupable – voter blanc, c’était voter comme Marine. On a fait confiance aux Français. On s’est posé la question : « comment on fait pour voter blanc d’ailleurs ? ». On s’est demandé s’il fallait soi-même découper un papier blanc à la maison. On s’est demandé s’il fallait mettre les deux bulletins dans l’enveloppe. Ou n’y rien mettre. On s’est demandé si on n’allait pas bâcler dessus un organe génital ou voter Donald Duck, Chuck Norris, Ghargoûl la créature des abysses – ces messieurs du dépouillement ont si peu l’occasion de rire.
            Dans l’isoloir, on les a regardés une dernière fois, les papiers. On s’est dit que c’était pas un choix. On n’a pas opté du tout.
            On a vu qu’on était 2 millions à ne pas choisir. On s’est sentis un peu rasséréné dans son choix de non-choix. On s’est dit aussi que plus le vote blanc était massif, plus l’espoir qu’il soit reconnu un jour était risible.


            On s’est abstenu dimanche. On a ressorti son bonnet blanc et son blanc bonnet. On s’est levé comme d’habitude. Comme d’habitude, on est tombé par erreur sur l’émission protestante, sur la 2. On s’est biodégradé devant Automoto et Téléfoot mollement, sans joie. Le PSG allait-il revenir en tête du championnat ? On a avalé un rôti plein de sauce et de la tarte aux pommes, on a zappé rapidement sur le sourire fossile de Drucker. Le dimanche s’est avachi dans son interminable grisaille. On a même pensé à aller à la pêche, pour faire bonne mesure jusqu’au bout. Vers 16 h 30 on est allé traîner sur Twitter. C’était déjà plié.

Normal.


* "Ré-gu-la-ri-sa-tion, de-tous-les-sans-pa-piers !" Vous pouvez recompter, vous m'aurez pas.




Les 3 chiffres à la con

55 % des électeurs de François Hollande ont voté pour qu'il soit président, 45% pour faire barrage à Sarkozy (Harris interactive, 6 mai 12)

54 % des électeurs de Sarkozy ont voté pour qu'il soit président, 46% pour faire barrage à Hollande (Ipsos, 6 mai 12)

2 154 956 : c’est le nombre (record) de votes blancs et nuls lors du second tour. 1 139 983 : c’est le nombre de voix qui séparent les deux concurrents.